Les Japonais connaissent-ils leurs kanji ?

On parle beaucoup de la difficulté pour les étrangers à apprendre et retenir les kanji. Mais qu’en est-il des Japonais ? Sont-ils tous vraiment à l’aise avec leur système d’écriture ? Existe-t-il des Japonais illettrés ? Une nouvelle enquête pour Ary la fourmi…

Avant de commencer, petit rappel concernant le système d’écriture japonais (ceux qui veulent passer directement aux témoignages, cliquez ici 😉 ) :

Il existe 3 alphabets différents : 2 syllabaires appelés « kana »  (hiragana + katakana) et des caractères chinois (ou sinogrammes) appelés « kanji » portant chacun un ensemble de sens et de lectures.

Les hiragana et katakanas (issus de kanji simplifiés) sont les premiers caractères que les enfants apprennent. Chacun correspond à une syllabe. Les premiers servent surtout en grammaire et pour les rares mots ne possédant pas de kanji. Les seconds, plus épurés et anguleux,  sont utilisés pour retranscrire les sons des mots étrangers. Par exemple : les noms de pays, plats, marques ou bâtiments célèbres…

Les kanji ont été progressivement empruntés aux Chinois (le terme kanji 漢字 signifie d’ailleurs “caractère chinois”) entre le V et VIIème siècle, car il n’existait pas de système d’écriture au Japon avant ça. Avec le temps, beaucoup de modifications de lecture et d’écriture ont été effectués côté japonais.

« D’autre part, s’il existe entre 40 000 et 60 000 sinogrammes (dont 3000 à 5000 utilisés quotidiennement en Chine), le japonais n’en utilise que 2 000 à 3 000 dans la vie courante. Enfin, il en existe plusieurs catégories : les pictogrammes, les idéogrammes (simples et complexes) et les idéophonogrammes — raison pour laquelle j’ai arrêté d’utiliser le mot « idéogramme » pour désigner les kanji.

Le système Jôyô correspond aux 2136 kanji d’usage commun que tous les japonais sont censés connaître en sortant du secondaire. Il suffit pour pouvoir lire le journal.

– Précisons enfin qu’un kanji peut avoir plusieurs lectures possibles : une lecture japonaise (kun’yomi) et une ou plusieurs lectures chinoises (on’yomi). Compliqué ? D’un côté, quand on utilise le système d’écriture d’une langue qui n’a rien à voir avec la sienne, il faut bien s’attendre à quelques difficultés…

Parenthèse sur l’enseignement des kanji au Japon

Les petits japonais commencent par apprendre à lire et tracer les kana dès la maternelle.  Puis, au cours de leurs 6 années de primaire, ils apprennent un peu plus de 1000 kanji (1006 pour être précis). La quantité à connaître est fixée pour chaque année scolaire (80 la première année, 160 la 2ème, et environ 200 les suivantes).

Dans un papier très complet sur le sujet, Christian GALAN parle d’un système d’apprentissage très rigide et standardisé : les instituteurs sont obligés d’utiliser les manuels autorisés par le ministère de l’Éducation, et donc la même méthode d’enseignement de la lecture/écriture. L’objectif ? Que les élèves du pays tout entier progressent d’un même pas et reçoivent un enseignement de la lecture/écriture le plus identique possible.

Cet enseignement fait la part belle à la « mémoire de la main », qui aide grandement à retenir chaque kanji, sa graphie, ainsi que l’ordre de tracé. En effet, si on demande aussi aux élèves de lire à voix haute et faire de la retranscription hiragana/kanji, il doivent surtout remplir des colonnes et des colonnes de sinogrammes. Toutefois (et surtout les premières années) les professeurs présentent aussi des moyens mnémotechniques, imagés et ludiques pour mémoriser les kanji, comme montré dans cet article.

En tout cas, il s’agit d’un apprentissage long, qui s’étale sur l’intégralité du primaire et secondaire. Et même s’il existe des écarts (parfois importants) entre les élèves concernant la maîtrise de la lecture, le taux d’illettrisme au Japon semble assez faible, même s’il n’est pas mesuré précisément. Par contre, avec l’avènement des nouvelles technologies, la plupart des Japonais perdent l’habitude d’écrire les kanji à la main. Beaucoup se retrouvent à vérifier sur leur téléphone comment écrire tel ou tel caractère oublié, et certains ne sont même plus du tout capable d’écrire à la main.

Les témoignages

Shion : « Comme je vis en France depuis petite, ma grand-mère m’écrivait souvent. Alors qu’elle utilisait normalement les kanji dans ses lettres, avec l’âge, elle s’est mis à les oublier progressivement pour ne plus utiliser que des hiragana. »

Mika (environ 30 ans): « En général, je n’ai aucun problème pour la lecture, même si je lis assez peu – je préfère les vidéos. En revanche, il m’arrive parfois d’oublier comment écrire certains kanji, donc je les tape sur mon téléphone pour vérifier leur graphie.  »

Mitsuko (environ 65 ans) : « Il y a souvent des caractères que je n’arrive pas à lire. Dans ce cas, je les ignore juste… Je me contente de saisir le sens global des phrases. »

Sanae (environ 35 ans) : « Il m’arrive assez rarement d’oublier des kanji. Par contre, il y a des lectures que j’ai mal appris dès le début et pour lesquels je continue à me tromper. Par exemple le mot 凡例 (= légende, note) se prononce normalement « hanrei », mais j’ai toujours envie de le prononcer « bonrei », car « bon » est une lecture fréquente pour le premier kanji.

« Ce qui est amusant, c’est que je ne fais pas seulement l’erreur à la lecture : je me trompe aussi quand je parle ! Car lorsque je forme mes phrases, je visualise dans ma tête les kanji des mots, et les prononce tels que je les vois. Or, si je connais mal la lecture d’un mot, je le prononce mal aussi. Et puis je ne suis pas la seule, j’ai une amie qui fait le même genre d’erreurs, à la lecture comme à l’oral. C’est différent pour les occidentaux ? Vous ne visualisez pas les lettres de chaque mot quand vous parlez ? C’est intéressant.  »

Hisao (la soixantaine) : « Il m’arrive parfois de tomber sur des kanji que je ne connais pas et ne sais pas lire. Mais d’un côté, je lis surtout des livres historiques avec du vocabulaire bien spécifique ou qui utilisent du japonais plus ancien… »

Hana (environ 40 ans ?) : « Je n’ai aucun problème pour lire les kanji, par contre je n’aime pas du tout la façon d’écrire de certains journaux. Par souci de se rendre accessibles au plus grand nombre, ils remplacent les kanji qui sortent du système Jôyô par des hiragana, et je trouve ça horrible. Par exemple, le mot 効果覿面 (= avoir un effet immédiat) : comme 覿 ne fait pas partie du système Jôyô, le mot sera écrit 効果てき面. C’est moche, et ça rend la lecture beaucoup moins intuitive… Même si je me suis habituée, j’aimerais qu’ils arrêtent de faire ça. »

Shigenori (la soixantaine) : « Jaime les kanji car ils se lisent instantanément. Comme chaque caractère est porteur de sens, la signification de chaque mot saute aux yeux comme s’il s’agissait d’une image. Alors que les mots écrits en hiragana prennent plus de temps à déchiffrer car il faut procéder caractère par caractère. »

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Quelques liens pour approfondir le sujet :

Une liste détaillée des kanji du système Jôyô classés selon les années d’apprentissage au Japon, avec les traductions en français.

Petite BD humoristique concernant les alphabets japonais.

Une vidéo qui montre l’origine des hiragana, à partir de kanji.

Histoire de l’apparition et des origines des kanji (en anglais), ou pourquoi il a fallu tuer beaucoup de tortues pour que naissent les kanji. Note : les kanji  « square style » correspondent à la forme utilisée au quotidien.

Wanikani : la meilleure méthode que moi et Gatô avons trouvé et utilisons pour mémoriser les kanji. Si vous en avez d’autres, n’hésitez pas à les préciser en commentaire !

– Globalement, tous les liens attachés à cet article sont intéressants en soi !

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2 commentaires pour Les Japonais connaissent-ils leurs kanji ?

  1. Basile dit :

    Article encore très intéressant!
    Je suis en train d’apprendre les kanjis, via le deck « les kanjis dans la tête Yves Maniettes » sur ankidroid et la méthode a l’air très similaire à celle de wanikani. Mais gratuite 🙂

    • Ary dit :

      Oui, j’avais utilisé la version PDF de ce livre, fut un temps. Mais sans le système pour réviser, j’ai fini par perdre la motivation.
      Peut-être que sur ankidroid, c’est plus efficace 🙂

      Merci en tout cas ~ !

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