La liberté au bon parfum d’ordures

Rencontre impromptue dans un café. Un inconnu entre deux mondes. Et puis ses racines, qui le ramènent toujours chez lui. ­ Une longue réflexion sur l’expatriation, l’éducation, la liberté, et les déchets jonchant la voie publique.

Inconnu : – Vous venez d’où ?

C’est ainsi que m’aborde le japonais d’une quarantaine d’années assis à ma droite dans un café du centre de Kyoto. Pas même bonjour, juste cette question récurrente et facile lorsqu’on se tourne vers un Occidental au Japon. Je ne connais même pas son nom, ni lui le mien.

Ary : – De France. Mais j’habite ici, maintenant.

Inconnu :  – Ah, la France… C’est un peu sale la France, non ?

Ary : – Euh oui. Surtout Paris !

Inconnu – Oui… Mais le gouvernement ne fait rien pour ça ?

Ary : – Mm… Je ne pense pas que ce soit la responsabilité du gouvernement. Ce sont plutôt les gens qui sont mal élevés et pas respectueux, à mon avis. C’est peut-être lié à notre individualisme ?

Inconnu : – Oui, mais s’ils se permettent de jeter des trucs par terre, ça veut dire qu’ils sont libres ! Ici au Japon, l’éducation et la société sont vraiment sévères. Vous savez ce qu’ils font les Japonais dans la rue ? S’ils trouvent des ordures, ils les ramassent, et les gardent jusqu’à ce qu’ils trouvent une poubelle où les jeter, ou jusqu’à chez eux s’ils n’en trouvent pas… Et les poubelles ici, il y en a vraiment peu…

Ary : – C’est vrai… Mais je crois que je préfère ça à la saleté de Paris.

Inconnu : – Je ne sais pas… J’aime bien la liberté.

Ary : – Il n’y aurait pas un juste milieu ? Entre l’extrême de Paris et le Japon ?

Inconnu : La Suisse, peut-être ? En tout cas, je pars m’y installer dans 2 mois, pour 2 ans. Comme vous, j’ai aussi un travail que je peux exercer de n’importe où : je suis ingénieur hardware. Et j’ai pas mal bougé déjà dans ma vie.

Ary : – Où êtes-vous allé ?

Inconnu : – J’ai habité quelques temps aux US, dans le New Hampshire. Il n’y a vraiment rien là-bas, c’était ennuyeux… On peut conduire pendant des heures, sans que le paysage ne change. Ensuite, j’ai vécu à Londres. J’habitais dans l’ouest, qui était plus pauvre, sombre et beaucoup moins intéressant culturellement que l’Est. Et puis la météo me déprimait…

Alors j’ai essayé le Cap, en Afrique du Sud. J’y suis resté 5 ans ! C’était dangereux, car beaucoup de gens sont armés et violents. Le racisme anti-Chinois est très présent. Autant les blancs arrivent à les distinguer des Japonais, autant les noirs semblent moins habitués… C’était bien sale, là-bas aussi. Mais au moins, je me sentais vraiment libre ! Et c’était bien.

« En France, les gens sont toujours optimistes, n’est-ce pas ? Je vous envie pour ça.

Je manque de m’étouffer dans mon matcha latte.

Ary :Les Français, optimistes ? C’est plutôt l’inverse. Les Français sont d’éternels insatisfaits. Mais je dois reconnaître que c’est aussi ce qui fait leur force. Ils n’acceptent pas l’injustice et n’hésitent pas à descendre dans la rue pour exprimer leur mécontentement.

Inconnu :Au Japon, les gens obéissent toujours sans discuter et remettent rarement en question les décisions du gouvernement. Je n’aime pas ça… C’est la culture de groupe, les Japonais sont très sévèrement éduqués et disciplinés. C’est un des côtés sombres du pays… Mais il faut reconnaître que ça a aussi du bon : c’est grâce à ça si le Japon est aussi sûr, l’atmosphère aussi zen, et les relations aussi harmonieuses entre les gens.

Ary : – Oui, c’est en partie pour ça que j’aime vivre ici. Mais seulement en tant qu’étrangère. Je n’aimerais pas être japonaise, et soumise aux mêmes chaînes et règles sociétaires que les gens nés ici. Je fais de mon mieux pour ne pas faire de vagues, mais personne ne s’attend à ce que je rentre dans le même moule.

Inconnu : – Je comprends totalement. Au final, on va toujours chercher ce qu’on n’a pas ailleurs, n’est-ce pas ? Moi c’est la liberté. Malgré tout, je n’ai jamais vraiment réussi à me débarrasser de mon éducation japonaise. La vérité, c’est que j’envie les salarymen…

Ary : – Pardon ??

Je repose ma boisson sur la table pour éviter une nouvelle catastrophe.

Inconnu : – Oui… Ces cadres au travail stable, toujours en costume, qui font les trajets domicile-entreprise chaque jour. Mais je ne suis jaloux QUE de ceux qui sont riches et satisfaits de leur situation. Car il y en a un tas qui ne sont pas heureux… Moi je suis libre, mais je me suis tellement éloigné du système classique que j’ai hérité de tout plein d’angoisses en échange
Mais vous savez, j’envie encore plus les européens que les salarymen japonais. Les Français, par exemple. Ils semblent libres, et contents de l’être. C’est naturel pour eux, ils ne sont pas angoissés à cette idée. N’est-ce pas ?

Ary : – Tout le monde a ses démons. Les Français aussi. Ce ne sont peut-être pas les mêmes, mais ils ne sont pas épargnés. Pourrais-je vous demander ce qui vous a poussé à vous détacher de vos racines et d’un mode de vie stable ?

Inconnu : – Ca m’a pris du temps. Je n’ai vraiment réussi à couper le cordon qu’à mes 35 ans ! Déjà enfant, j’avais déjà l’impression d’étouffer car mes parents étaient très sévères. Pour tenir le coup, je me contentais de faire semblant d’obéir… Et puis à l’école, et ensuite au travail, je me sentais emprisonné. Je voulais m’enfuir, mais j’avais peur… D’être ostracisé, ignoré, ou harcelé par les autres si je choisissais une voie différente. C’est bête, mais j’avais même peur de me faire tuer si je déviais du chemin. En tout cas, c’était difficile, mais j’ai fini par partir…

Il reste songeur quelques instants.

Inconnu : – Est-ce que je peux vous poser une question bizarre ?

Ary : – Allez-y.

Inconnu : Il m’arrive souvent de prier les dieux Shinto. Ça m’apaise. Je me demandais si les Suisses connaissaient cette religion ? Par exemple, s’ils me voient prier devant un arbre, qu’est-ce qu’ils penseraient ?

Ary : – Je pense qu’ils trouveraient ça étrange, mais qu’ils seraient juste curieux.

Inconnu : – Ah, je vois. Et… si j’enlace l’arbre, ma joue contre le tronc ?

Ary : – Là par contre, ils vous prendraient sans doute pour un fou !

Il se met à rire franchement.

Inconnu :Et… si je touche juste l’arbre ? Avec ma paume, comme ça ?

Ary : – Ca, je pense que ça passe.

Il semble rassuré. Il range ses affaires, calmement. Puis il hisse son sac sur son dos.

Inconnu : – Bon. Eh bien… Je dois y aller. Merci pour cette discussion, et peut-être à une prochaine fois, quelque part !

Un geste de la main, et le voilà parti.


Quelques liens bonus pour les curieux :

Sur les chiffres du bonheur, par pays (France : 25e, Japon : 58e) :

« Les résultats du Japon ne sont pas brillants en ce qui concerne la liberté et la générosité où il n’arrive respectivement qu’en 64e et 92e position. »

« Un monde heureux, c’est un pays ƒ où l’on vit en paix et en sécurité, ƒ où l’on vit en liberté et en démocratie, et où les droits de l’homme sont respectés, ƒ qui connaît une qualité de vie importante, ƒ et où la recherche, la formation, l’information, la communication et la culture sont partagées par tous. »

Sur les salarymen au Japon :

« Les salarymen sont-ils autre chose que des travailleurs ? Le débat est ouvert, dans tous les cas, ils passent le plus clair de leur temps au bureau (on parle de 14 heures par jour, voire plus). […] Le soir, ils s’enferment dans des centres à Pachinko (machines à sous) ou se détendent entre collègues dans les izakaya (bars japonais). »

« Jusqu’au début des années 1990, l’économie au Japon était en pleine essor, promettant aux jeunes étudiants un poste à vie en échange d’un dévouement corps et âme à l’entreprise. Longtemps associée à l’idée du Japon fort et conquérant, cette glorieuse image du travailleur japonais a fini par s’effondrer pour laisser place à une difficile réalité. »

Sur l’attitude des Français et Japonais vis à vis des déchets :

« Les Français prennent-ils vraiment soin de leur pays? En voiture, la réponse semble bien négative. Selon une étude, le jet d’ordures en roulant est encore pratiqué par 33% des Français. »

« Depuis plus de dix ans, l’association japonaise Green Bird s’évertue à nettoyer bénévolement les rues de Paris. […]  Yoshiko estime que le comportement des Parisiens s’améliore : « Au Japon, l’espace public est sacré : on n’y jette rien.  »

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4 commentaires pour La liberté au bon parfum d’ordures

  1. Basile dit :

    Article bien sympa. Qui aide à relativiser!

  2. BECOT dit :

    Je ne le dis pas à chaque fois, mais je devrais. Mea culpa : tous tes articles sont super, tes interviews partagées j’adore et les liens que tu mets je suis accro
    merci pour tout

  3. Selma Kabous dit :

    J’ai adoré cet échange ❤

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