Une japonaise à Montréal _«Au Japon, ne fais pas de vagues»

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(  // Si Ary ne donne plus de nouvelles depuis quelques temps, c’est qu’elle est partie du Japon en juin dernier après 3 ans passés à Tokyo, puis à Kyoto. Après un court séjour en France, elle est finalement partie s’installer au Canada, à Montréal, où elle enseigne le français à des étudiants étrangers. Parmi eux une japonaise, qui au fil des débats lui a redonné assez d’inspiration pour reprendre ce blog. Yoko, merci à toi 🙂 Je laisse maintenant la parole à Ary, notre fourmi journaliste ! \\)


   Quoi de plus symbolique du Japon que ce tableau, « la grande vague de Kanagawa » ? Et pourtant, le Japon n’a rien d’une mer agitée. C’est même plutôt le calme plat ! Un pays où tout est lisse _en apparence. Où, comme le dit l’adage, « on enfonce le clou qui dépasse ». Un pays où l’on n’exprime jamais son opinion trop fort, surtout si elle diffère de celle des autres. Yoko, une japonaise installée avec son mari québécois à Montréal, témoigne.

 solitudeAry : Salut Yoko ! Alors, tu te plais ici à Montréal ?

Yoko : Oui, j’aime beaucoup la vie ici ! Je me sens beaucoup mieux que dans le village québécois où je vivais avant. Mon mari y est toujours installé car il a son travail là-bas. Moi je m’y sentais mal au point de vouloir retourner au Japon. Finalement, je me suis trouvée un appartement à Montréal où j’ai décidé de prendre des cours de français. Je passe la semaine ici et rejoins mon mari tous les week-ends. Il est en train de chercher un nouveau travail, et j’espère vraiment qu’il pourra trouver dans cette ville car j’ai très envie d’y rester.

Ary : Pourquoi la vie dans ce village ne te plaisait pas ?

Yoko : Il existe une forme de racisme dans les campagnes québécoises. A cause de ça, je me sentais seule et oppressée. Les gens me regardaient de façon étrange et m’ignoraient parfois, comme si je n’existais pas. En plus, ils ne parlaient pas vraiment anglais, et leur accent français était tellement prononcé que je ne comprenais rien. Je ne pouvais donc ni les comprendre, ni m’exprimer. D’autre part, je trouve que ce sont des gens assez fermés, qui n’ont pas l’habitude des étrangers ou des coutumes différentes des leurs. Je ne me sentais pas à ma place.

japonaise-dans-la-neigeAry : Tu te sens plus libre de t’exprimer ici, à Montréal ?

Yoko : Oui. Pourtant, malgré le multiculturalisme de cette ville, il m’arrive parfois encore d’être confrontée à une certaine défiance envers les étrangers. D’autre part, mon éducation japonaise ne m’aide pas vraiment à m’affirmer, ni à communiquer efficacement.

Ary : Peux-tu nous parler davantage de l’éducation japonaise ?

Yoko : Au Japon, quand j’étais jeune, je cherchais toujours à exprimer ma propre opinion. Mais toujours, mon professeur me grondait et me demandait d’agir et penser comme tout le monde plutôt que d’exprimer des points de vue différents.

ecolieres-japonaises«  Depuis que je vis au Canada, j’essaie de changer. Mon mari (québécois) m’incite souvent à parler plus clairement et à dire tout haut ce que je pense. Mais c’est vraiment difficile pour moi car j’ai perdu l’habitude de m’exprimer. Même si tout est clair dans ma tête, je n’arrive pas à transformer mes réflexions en mots et à les transmettre aux autres. En plus de ça, comme beaucoup de japonais, je suis timide et je parle toujours trop bas, donc c’est encore moins facile… Mais j’y travaille ! J’ai vraiment envie de changer.

Ary : Qu’est-ce qui est le plus difficile, quand tu essaies de t’exprimer ?

Yoko : Je crois que c’est cette petite voix, dans ma tête. Même si j’ai la volonté d’exprimer mon point de vue, une volonté contraire m’ordonne de cesser. Cette voix, elle sonne comme celle de mes anciens professeurs… ou celle des gens âgés de mon village, près de Fukuoka, qui me disaient parfois : « mais toi qui es jeune, comment tu oses-tu tout remettre en question, comme ça ? » Cette voix m’ordonne d’arrêter, me dit que ce n’est pas correct. C’est contre ça, que j’essaie de lutter.

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«  C’est vraiment difficile à changer, comme habitude. Mais je sais qu’au Canada et autres pays occidentaux, c’est important de partager son opinion, et je trouve ça bien aussi. C’est très différent du caractère résigné et défaitiste des Japonais, qui préfèrent « endurer » une situation difficile plutôt que de la remettre en question. On ne peut pas avancer ou progresser avec un tel état d’esprit, je n’aime pas ça.

Ary : Finalement, tu te sens mieux ici qu’au Japon ?

Yoko : Je ne sais pas… Malgré tout ça, je me sens bien au Japon. La vie y est calme et tranquille, et je peux échapper au racisme quand j’y retourne. Tu sais Ary, il n’y a pas de vagues, au Japon. C’est normal, puisque tout le monde s’efforce de rentrer dans le moule. On ne parle pas trop fort, on suit les autres et on se conforme à l’opinion générale. Si quelqu’un sort de la norme, on le met à l’écart jusqu’à ce qu’il rentre dans le rang. C’est un peu cher payé comme tranquillité, c’est vrai… Mais c’est reposant.

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«  La vie au Canada est beaucoup plus mouvementée. Du coup, au moindre petit événement ou détail qui va de travers, je suis tout de suite bouleversée. Mon mari me trouve trop sensible et me dit que je ne devrais pas sur-réagir de cette façon, que ce n’est rien et qu’il n’y a pas besoin de paniquer. Mais je n’ai pas l’habitude des vagues. Pourtant, il faut bien que je m’adapte aux sursauts de la vie occidentale. Je dois aussi apprendre à hausser la voix et à me faire entendre. Et crois moi Ary, c’est un gros travail ! Souhaite-moi bon courage.

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8 commentaires pour Une japonaise à Montréal _«Au Japon, ne fais pas de vagues»

  1. Seghir dit :

    Bonsoir,
    Je suis un peu triste en apprenant que vous n’étiez pas sure de poursuivre vos publications sur ce blog, alors, moi aussi, je voudrais remercier Yoko! J’aime beaucoup beaucoup vos articles et j’espère en lire encore dans les temps à venir, la petite notification par mail me fait toujours plaisir!!
    Je crois comprendre un peu ce que Yoko ressent, c’est que même si au Japon elle ne pouvait pas réellement s’exprimer – ce qui a du bouleversé sa vie en une certaine manière parce qu’elle ne serait pas ce qu’elle est aujourd’hui sans cette contrainte avec laquelle elle a grandi – ça ne l’empêche pas d’aimer son pays et de s’y sentir si bien. Je crois que c’est un amour inconditionnel, celui qu’on porte à nos origines, même si elles évoquent des choses douloureuses parfois.
    Et toi Ary, la France ne te manque pas un peu?

    Bonne continuation et vivement le prochaine article! 🙂

    • Ary dit :

      Bonsoir, et merci pour ton message ! Ca m’encourage à continuer. Ce n’est pas toujours facile, quand on s’éloigne du Japon, de garder la motivation/l’inspiration.
      La France ? Non. Ca ne me manque pas ^^; Le Japon, oui un peu. Je pense retourner y vivre dans quelques années. C’est une addiction dont on a du mal à se débarrasser !
      Maintenant que je suis bien installée ici à Montréal, et que j’ai retrouvé un peu de stabilité, j’aurai sans doute plus de temps pour écrire. Je vais essayer de tenir le cap. Merci encore pour ton soutien !

  2. Arsène JAGOT dit :

    Comme Seghir, je souhaite vous dire que j’apprécie beaucoup vos articles. Celui-ci peut-être encore plus que d’autres.
    Je comprends très bien qu’il est plus difficile d’écrire au sujet du Japon quand on est éloigné du Japon.
    Les états d’âme de Yoko vous ont inspiré un article extrêmement intéressant.
    Le sujet est peut-être celui qui est le plus important pour les Japonais eux-mêmes et pour nous occidentaux qui aimons le Japon. Sans cette connaissance de l’esprit Japonais qui préside à toute les relations humaines au Japon, je crois qu’il est impossible de comprendre les Japonais.
    La douceur, la tempérance, le respect, la patience, la sérénité qui envahissent toutes choses, sont le fruit de cette façon de penser et de cette manière d’être.
    J’espère pour ma part que cet esprit Japonais pour qui l’Harmonie compte plus que tout, restera le ferment des relations humaines au Japon. C’est ce qui fait sa spécificité, sa force, et sa grandeur. La vie au Japon me paraît impossible à qui ne l’a pas compris, ou qui ne l’accepte pas. Elle vous correspond, ou pas. Si elle vous parle, le Japon offre un réel bonheur de vivre, unique et si précieux !
    ARY, je souhaite vraiment que tu continues à écrire sur le Japon. Tes articles sont très intéressants. J’apprécie beaucoup. Continue ! Continue !

    Un Français qui partage sa vie entre la France et le Japon.

    • Ary dit :

      Merci beaucoup 🙂 Je suis contente de savoir que l’article vous a plu. En effet, l’esprit japonais qui place l’Harmonie au-dessous de tout le reste peut être difficile à appréhender et à accepter lorsqu’on connait mal la société japonaise.
      Ensuite, je n’irai pas jusqu’à dire que cette façon de penser est mieux que les autres. Elle a ses avantages et ses inconvénients. Comme le dit Yoko, cette harmonie a un coût et demande un certain sens du sacrifice. Peu d’occidentaux seraient prêts à « payer aussi cher » au nom de l’Harmonie sociétaire, je pense.

      Merci pour vos encouragements, en tout cas 🙂 Ca me donne envie de continuer.

  3. celi466 dit :

    Chère Ary,

    Bienvenue à Montréal! Je te suis depuis déjà plus de 2 ans. J’aime tes commentaires toujours pertinents.
    Malheureusement, Yoko a raison: il est très difficile de s’intégrer à la vie d’un village québécois si on n’y est pas né. Je le ressens même comme québécoise. Je suis heureuse qu’elle apprenne le français. Elle pourra encore mieux prendre sa place dans notre société.

    Continue à écrire Ary, c’est toujours un plaisir de te lire.
    Céline

    • Ary dit :

      Merci beaucoup ! Je me plais bien ici ^-^ J’aime beaucoup cette ville.
      Yoyo s’en sortira, elle se débrouille de mieux en mieux en français, en plus. Et Montréal l’aide à se réconcilier avec le Québec, c’est une bonne chose !

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