Workaholism _ ou les drogués de travail

Salaryman japonais bourré

Connaissez-vous la plus grande différence culturelle entre nous et les Japonais ? A mon avis, il s’agit du rapport au travail. Nous, les Français, travaillons surtout pour vivre (pour nous payer des vacances, du bon temps…). Ici au Japon, on vit pour travailler (pour se donner un rôle en société, un objectif de vie et se fondre dans le moule). Tout est une question de priorité. Sauf que le zèle de certains japonais peut aller très, trèèèèèès loin ! Beaucoup plus que vous ne l’imaginez.

Japanese woman« Bonsoir, chérie. Les enfants sont déjà couchés ? » « Bonsoir, mon amour. Eh oui, il est déjà 21h30, ils sont déjà au lit… Tu finis toujours très tard en ce moment. » « Oui, je sais… Je suis vraiment crevé. »

Mon élève (une femme japonaise d’environ 35 ans) lève le nez du manuel de français que nous sommes en train d’étudier : « Mais heu…. C’est tard, 21:30 ? » Me demande-t-elle en fronçant les sourcils.

– En France, oui c’est tard. En moyenne, on rentre du travail entre 19:00 et 20:00.

Rue de nuit au Japon– Vraiment ?? Au Japon, 21:30 c’est l’heure où les maris rentrent à la maison. Et encore, c’est souvent entre 22:00 et 1:00 du matin. Parfois, ils ne rentrent pas du tout. Ils ne voient donc jamais leurs enfants le soir. Dis-moi, Ary, c’est vraiment comme ça, en France ? Et puis c’est normal de s’appeler « mon amour ? » C’est bizarre, non ?

– Euh… Non, c’est pas bizarre… Beaucoup de couples s’appellent comme ça.

   Mami (mon élève) avait du mal à me croire. Mais sa surprise en disait plus long qu’un roman concernant le quotidien de beaucoup de familles japonaises _qui souffrent d’un père souvent absent, débordé de travail.


Heure de pointe au Japon   Ce que l’on sait moins, c’est que beaucoup de Japonais AIMENT être débordés. Selon mon expérience et divers témoignages, je peux affirmer que le travail représente leur priorité absolue. Bien avant le couple et la famille. Pour eux, c’est avant tout une source de fierté, d’épanouissement. Le travail les définit, leur donne une identité, une étiquette en société (concrétisée sous la forme d’une carte de visite). Souvent, les collègues et la hiérarchie tiennent lieu de 2e famille, avec qui on va régulièrement vider des bières après le travail (que ce soit avec plaisir ou par obligation sociale) et finir la soirée au karaoke. C’est ce que l’on appelle des Nomikaï (飲み会、« réunions pour boire » ou « drink party »).

Nomikai Japan

   D’ailleurs, là où un français va chercher à être efficace pour quitter à l’heure et retrouver son chez soi, un japonais (surtout la génération des plus de 30/35 ans) va souvent traîner à son bureau alors que ses horaires ne l’y obligent pas. Il faut savoir qu’il est très mal vu de quitter son lieu de travail le premier. Mais puisqu’il faut forcément un premier, il existe une expression spéciale pour s’excuser  : « O-saki ni shitsurei-shimasu, お先にしつれいします» (je suis vraiment navré de partir avant tout le monde). Cette situation donne ainsi lieu à des concours absurdes de « celui qui partira le plus tard », juste pour montrer toute sa dévotion envers l’entreprise.

 Slaryman dort dans le métro  Le point négatif, s’il n’y en avait qu’un, c’est qu’à part l’épuisement des employés, la vie privée est reléguée au 2nd plan. Elle n’est, pour l’entreprise, ni importante, ni protégée. Il est inconvenant de faire passer ses intérêts personnels avant ses obligations professionnelles. De même, on ne prend pas de vacances, afin de ne pas mettre ses collègues dans l’embarras. Le repos ? Les vacances en famille ? C’est pour les égoïstes/individualistes.

   Pour les hommes, cette dévotion au travail est aussi leur façon d’assumer le rôle du « chef de famille», celui qui ramène l’argent pour faire vivre son petit monde. Quitte à ne jamais voir son épouse ou ses enfants. Ou juste quand ils dorment… Mais peu importe. Tant qu’ils remplissent leur mission, l’honneur est sauf.

Samurai   Cette mentalité serait héritée des valeurs Samuraï. Selon le Bushido (le code du guerrier), la loyauté, le sens de l’honneur, la sincérité et l’ardeur étaient les qualités requises d’un combattant. Il fallait savoir s’oublier en temps qu’individu et se tenir prêt à sacrifier sa vie pour son supérieur ou sa communauté.

Ces valeurs restent encore aujourd’hui un idéal à suivre. C’est notamment grâce à cet état d’esprit que le Japon a pu se relever aussi vite après sa défaite en 1945. En effet, la honte d’avoir perdu a déclenché une véritable frénésie à vouloir rattraper le retard accumulé sur les US et l’URSS, en sachant que la guerre avait anéanti la quasi-totalité des progrès accomplis jusqu’alors.

Miracle économique japonais   La réalisation soudaine que « le Grand Japon » ne faisait pas le poids dans la balance internationale a créé un élan suffisamment puissant pour que la population se lance à corps perdu dans le travail (encouragée en cela par le gouvernement et l’éducation nationale).

On dit que les Japonais ne sont jamais aussi puissants qu’après avoir touché le fond.

   Résultat : une génération entière de pères de famille se tuant presque à la tâche. Grâce à leurs efforts,  les Japonais purent redresser la tête en un temps record et à se hisser au rang de 2e Puissance économique mondiale dès 1968 . Cette prouesse n’aurait pas été possible sans le zèle et la discipline caractéristiques de sa population. Sans ce sens de l’honneur exacerbé. Sans cette dévotion absolue au Dieu-Travail.

Jeune salaryman japonais

   J’ajouterai enfin que les jeunes générations se révèlent bien moins zélées que leurs parents. Ils semblent en effet accorder plus d’importance à la vie privée, pour la raison simple qu’ils ne croient plus en l’avenir et ne s’attendent plus passer toute leur vie dans la même boite. Par conséquent, ils s’investissent moins dans la vie sociale de l’entreprise. Beaucoup refusent par exemple d’aller aux Nomikaï. Ils sont aussi influencés par le modèle occidental prônant un meilleur équilibre travail/vie privée.

   Aujourd’hui, on voit de plus en plus de pères souhaitant s’investir davantage dans la vie de famille et l’éducation de leurs enfants. Petit à petit, les mentalités changent, et de façon positive !

Famille japonaise heureuse

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5 commentaires pour Workaholism _ ou les drogués de travail

  1. Ping : Le drame des pères étrangers (d’enfants japonais) | Une fourmi à Tokyo

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  3. Ping : Yasu, sur sa barque folle (2ème partie) | Une fourmi à Tokyo

  4. Ping : Le japonais déjaponisé en quête d’une vie privée | Une fourmi à Tokyo

  5. Très bon article. Je connais bien la France et le Japon. Je trouve la culture de travail britannique entre les deux, mais peut-être un peu plus proche de celle du Japon que de la France.

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