L’amour et l’amitié à la Japonaise

_et le concept du uchi/soto (内/外) et du honne/tatemae (本音/建て前)

baniereAvez-vous déjà noué des relations d’amitié (ou d’amour !) avec des japonais(es) ? Si oui, vous avez du rencontrer quelques moments d’incompréhension, et c’est bien normal. Les Japonais ne partagent pas la même conception des relations sociales que nous, et obéissent à certains codes de conduite obscurs… Mais pas de panique, voici quelques clefs de compréhension !

shimaConnaissez-vous le concept du « uchi, » et du « soto, » ? Le premier désigne l’intérieur, le foyer, le cercle privé. Le second renvoie au milieu extérieur, à l’inconnu. Ces deux notions, profondément ancrées dans la culture japonaise, sont indispensables pour comprendre les codes sociaux du pays. Il faut garder en tête que le Japon est une île, et que ses habitants sont profondément conscients de ce bout de mer qui les sépare de l’extérieur. Pour eux, il y a donc le Japon (familier et rassurant), et puis le reste du monde (lointaint et méconnu, mi-attirant, mi-inquiétant).

nomikai2   Cette notion du dehors/dedans s’étend aux relations sociales : la plupart des Japonais se créent et s’enferment dans des « cercles privés » (la famille proche, les amis d’enfance, les membres d’un club sportif…) desquels ils ont du mal à s’éloigner. Quand ils sortent pour s’amuser, c’est toujours avec les mêmes personnes : beuveries entre collègues, réunions d’anciens camarades de classe, etc. Ce sont des gens avec qui ils partagent les mêmes souvenirs ou expériences de vie.

sport uchi   Ces groupes sont rassurants car on peut s’y comporter naturellement, sans faux-semblant ni politesse forcée. On peut y montrer son « honne, 本音» (sa vrai personnalité) et laisser au placard son « tatemae 建前» (personnalité de façade, celle qu’on adopte en société, toujours aimable et souriante). Chaque cercle est comme une bulle de connaissances communes, un cocon fragile, un espace de libre expression comme il en existe peu au Japon. De fait, toute personne extérieure invitée par un membre du groupe est souvent perçue comme un intrus car elle perturbe cette atmosphère de familiarité. Beaucoup d’efforts et de patience sont donc nécessaires à un nouveau-venu pour réussir à se faire accepter malgré tout.

honne tatemae

HONNE versus TATEMAE : 1. « Pardon, pardon ! » (Fait chieeeer) / 2. « Je pense que c’est bien ! » (pfff, c’est n’importe quoi…) / 3. « Ooh, j’ai jamais vu une chose pareille ! » (Tu te satisfais de si peu ?) / 4. « Je ne suis pas en colère, voyons » (Je bous de rage) / Ne t’en fais pas ! (en fait si, tu devrais t’en faire).

   S’il est difficile pour un Japonais d’intégrer un cercle d’amis déjà formé, imaginez un peu la galère pour un occidental débarquant au pays ! La différence de culture, de langue, et l’incertitude concernant la durée de son séjour ne jouent pas en sa faveur…

conversation   Pour un étranger, il est plus aisé de se rapprocher d’un(e) japonais(e) isolé à condition de s’armer de beauuuuuucoup de patience et de procéder par étapes. Si en Europe/Amérique, on peut devenir super potes en quelques jours (mais s’éloigner tout aussi rapidement), ce n’est pas le cas ici. Les premiers échanges resteront superficiels et votre interlocuteur sera sans doute réticent à parler de sa vie privée ou de certains sujets délicats (à noter que les Japonais n’aiment pas trop les débats, qu’ils assimilent à des conflits d’opinion. Ils chercheront toujours à se ranger du côté de leur interlocuteur plutôt que d’oser exprimer un avis contraire).

conv  Puis à force de rencontres, une relation de confiance et de complicité va s’installer. Avant d’y parvenir, plusieurs mois (ou années) sont parfois nécessaires ! Par contre, une fois la relation devenue plus solide, elle se transforme en amitié précieuse et durable. Au Japon, on entretient avec soin les liens créés avec les autres, quelque soit la durée qui s’écoule entre deux rencontres. C’est pareil en amour : patience et persévérance sont les maîtres mots… Et dans le cas d’une relation mixte, beaucoup de communication, de concessions, d’efforts et d’indulgence.

couple2   Dans le cas des couples purement japonais, les liens ont aussi tendance à être plus solides qu’en Occident. Les relations sérieuses résistent mieux à l’épreuve du temps, et le taux de divorce est beaucoup plus faible (même s’il existe d’autres raisons moins positives à ce phénomène…). Revers de la médaille, il est beaucoup plus difficile de trouver un partenaire de vie au Japon !

omiai

Un  « omiai »  (version moderne des mariages arrangés) avec les deux partenaires et un intermédiaire.

   La plupart du temps, les rencontres amoureuses se font à l’école/université ou au travail, ou via des « gokon » (rencontres artificielles entre 2 groupes de filles et garçons). L’exercice devient plus périlleux lorsqu’on ne trouve pas chaussure à son pied au sein de ses cercles de connaissances. Rencontrer des gens nouveaux est un vrai défi au Japon ! Dans ce but, certains tentent de s’inscrire à des activités de loisirs afin d’intégrer un nouveau cercle. D’autres cèdent à l’appel des agences matrimoniales dont les annonces tapissent les vitres du métro. D’autres encore ont recours à des « omiai » (sortes de « mises en contact » agencées par les parents/patrons/collègues entre plusieurs candidats au mariage). En tout cas, on n’organise jamais de fête à l’Occidentale où l’on s’invite chez un ami d’ami, en ramenant ses propres potes au passage : ce brassage d’inconnus est juste impensable au Japon… « Ca ne se fait pas », c’est tout.

 Mariage2  C’est sans doute cette difficulté à rencontrer des gens extérieurs qui pousse les Japonais à s’accrocher lorsqu’ils trouvent un partenaire à leur convenance. « Un tiens vaut mieux que deux tu l’auras » ! Sans parler du fait que le mariage représente une étape quasi-indispensable pour la majorité des Japonais. Il permet d’accéder à un certain statut et donne un gage de respectabilité. C’est aussi une condition non-négociable pour envisager d’avoir des enfants. On assiste donc à une course à la bague, avec des Japonais plus conciliants et moins prompt à la rupture que nous autres, qui pensons souvent pouvoir trouver mieux ailleurs !

groupe de japonaises   On peut ajouter qu’au Japon, filles et garçons se mélangent rarement. On sort entre filles, ou entre mecs, ce qui n’aide pas à connaître le caractère de l’autre sexe, ni à l’approcher, ni à vivre avec par la suite. D’autre part, dans un couple, on ne rencontre quasiment jamais les amis de son partenaire : chacun sort avec sa propre bande, on ne se mélange pas, et les moutons seront bien gardés…

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6 commentaires pour L’amour et l’amitié à la Japonaise

  1. Rill dit :

    Je suis d’accord sur toute la ligne ! J’ai expérimenté les mêmes difficultés à rencontrer des amis, alors même que je fréquentais les mêmes personnes depuis des mois. Cependant ceux que je me suis fait sont d’une fidélité à toute épreuve !

  2. virginie dit :

    effectivement, c’est très compliqué. J’ai cette expérience d’amitié avec une japonaise qui a vécu 10 ans en France et avec qui j’étais amie proche pendant 6 ans. Depuis qu’elle est repartie au Japon cet été, si je ne fais pas le premier pas pour communiquer, il n’y a plus de lien et encore quand elle répond ce n’est que par de simples mots. Depuis qu’elle est partie, elle n’a pris aucune nouvelle. Nous étions pourtant très proches. Je dois dire que ça fait mal !

    • Ary dit :

      Il arrive parfois que les Japonais ayant vécu un certain temps à l’étranger « changent » lorsqu’ils rentrent chez eux. Ils se « reformatent » en quelque sorte, ou se « re-japonisent », en laissant derrière eux leur expérience à l’étranger (et parfois aussi les gens qu’ils ont rencontré là-bas…)
      Le Japon est tellement un Univers à part qu’ils ont parfois l’impression d’avoir rêvé quand ils reviennent au pays. Et qu’une fois la parenthèse fermée, leur vie reprend comme avant.

      C’est peut-être pour ça que ton amie ne te donne plus trop de nouvelles 😦 Par contre, si tu vas la voir au Japon (dans son monde), tu y seras sans doute très bien accueillie 🙂

      • virginie dit :

        merci beaucoup pour ton partage très intéressant ! même si quelque part je m’y attendais un peu, ce manque de communication est douloureux, je dois m’y faire, m’en accommoder (je n’ai pas le choix) et garder le souvenir de ces 6 très belles années. Je suis allée au Japon il y a 2 ans à peine pendant 5 semaines, j’ai beaucoup aimé ce pays. J’y retournerai sûrement.

  3. Perle Robert dit :

    C’est marrant parce que ça contredit un peu quelques articles que j’ai lu récemment sur les jeunes japonais et leur désir de se mettre en couple (ainsi que leur sexualité…) en berne.
    ref :
    http://www.lemonde.fr/asie-pacifique/article/2009/09/24/au-japon-les-herbivores-enterrent-la-vogue-des-males-virils-et-dominateurs_1244618_3216.html
    http://dozodomo.com/bento/unagi/japon-hommes-herbivores-femmes-carnivores/
    http://nicole-giroud.fr/les-garcons-herbivores-au-japon-3089
    http://geopolis.francetvinfo.fr/apathie-sexuelle-le-mal-des-hommes-au-japon-64555
    Il y en avait un aussi effarant sur le désir d’avoir un partenaire (une bonne partie, la majorité chez les garçons de moins de 34 ans ne recherchent pas de +1) et la moyenne des rapports sexuels (la majorité en a moins d’un par mois voir moins d’un par an !!!). Qui plus est pour les japonais, après 40 ans, plus de sexe dans le couple (et bah).
    Du coup je ne sais pas si la course au mariage dans la jeune génération est aussi fort que tu l’indiques (ce qui étais certainement le cas de la génération précédente).
    Le mangaka Hakime Isayama dans une interview s’affiche dans cette mouvance un peu « je m’en foutiste »
    https://mangabrog.wordpress.com/2014/12/24/interview-with-hajime-isayama-creator-of-attack-on-titan-better-to-have-memorable-art-even-memorably-bad-art-and-stand-out/#comments
    Après peut être que la recherche de la respectabilité pousse les japonais à se marier après cette période de desinteret mais plus comme en l’envisageant comme un partenariat à long terme et un gage de respectabilité que réellement pour fonder une famille, ou dans notre idée occidentale du mariage (plus « passionnelle » un peu moins prosaïque – mais un peu qd même…)
    As tu déjà été confrontée au phénomène des «  »Soshoku danshi » ?
    PS des nouvelles de Thomas de l’article sur le divorce ?

  4. Anonyme dit :

    En route vers tokyo ……

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