Yasu, sur sa barque folle (2ème partie)

« I feel like in a cage » (“J’ai l’impression d’être en cage”) qu’il disait. Ce Japonais en décalage s’est finalement fait une place dans la société. Mais contrairement à ses pairs drogués de travail, Yasu a juste envie de fuir très loin dès qu’on tente de l’enchaîner à un bureau. L’envie furieuse de tout laisser derrière, de remonter dans sa barque et se laisser voguer vers des horizons plus cléments.

 « J’ai toujours rêvé d’être fermier »

cheA peine sorti du Starbucks, Yasu sort fébrilement son paquet de clopes de sa poche. « Ca t’ennuie Ary, si j’en grille une ? Ca me rend toujours nerveux, l’ambiance calme des cafés ». Il allume sa cigarette avec un soulagement manifeste. Sur son briquet, je remarque le visage du Che. Après quelques bouffées, Yasu reprend son récit tout en repérant du coin de l’œil un endroit où se remplir la panse. Un Izakaya, sorte de bar-brasserie japonaise. Une fois installé, il se commande une première bière.

« Tu sais Ary, en vrai, j’ai toujours voulu être fermier… Hein, pourquoi tu ris ? C’est pas des bêtises ! Un fermier, tranquille dans son champ, sans personne pour lui casser les pieds. Une petite vie stable, sans vagues, c’est à ça que j’ai toujours rêvé. Mais la vie m’a poussé à faire des choix différents. J’ai parfois l’impression d’être sur un bateau sans capitaine. Un bateau qui n’en fait qu’à sa tête et m’emporte où il veut !

1203385765_bfcdeb4a7e_b   N’empêche, à cause de mon parcours chaotique, j’ai du ruser pour trouver un travail quand je suis rentré d’Allemagne Si j’avais raconté mon histoire telle quelle, aucun recruteur n’aurait voulu de moi. Alors, je me suis mis dans la peau 4237144921_10d8f0dde2_od’un scénariste, et j’ai réécrit mon histoire pour lui donner un peu de cohérence. Je n’ai pas menti ! Seulement imaginé quelques connexions logiques entre chaque étape… Mon baratin a fonctionné, puisque j’ai trouvé mon job actuel : vendeur de matériel de construction destiné aux toits des temples japonais. Pourquoi j’ai choisi ça ? Parce que c’était pas loin de chez moi en vélo ! Ahaha… »

Yasu se met à rire, avant de prendre une première gorgée de bière.

« Et puis, on me laisse tranquille au travail. Si j’arrive un peu à la bourre ou que je rentre plus tôt chez moi après un déplacement, c’est pas un problème tant que mes chiffres de vente sont bons (et c’est le cas). Parfois il m’arrive de piquer un somme, ou, pour me détendre, de filer en douce chez un pote qui tient une boutique de location de vélo, juste en face.

Tant qu’on ne me surprend pas sur le fait, je n’ai pas d’embrouille ! En tout cas, ce n’est jamais arrivé jusqu’à maintenant…

Mais tu sais Ary, la partie la plus importante de mon travail consiste à faire des allers-retours dans plusieurs villes du Kansai afin de rencontrer les différents clients de la boite. Avec eux, je vais vider quelques bières, tout en parlant de tout et rien. C’est juste pour créer et maintenir de bonnes relations. Ça ne te rappelle rien ? Ahaha… ! Faut croire que je suis doué pour ça. Et puis ça fonctionne, vu qu’ils me recontactent toujours !

«  Keep running away »

136265004_a00d0fb949_b«  Quand j’étais ado, j’ai décidé que je fuirais sans hésiter toutes les situations qui ne me convenaient pas. Je ne souhaite pas, comme la plupart des Japonais, « tenir bon, et faire de mon mieux » (ganbaru, 頑張る) quelque soient les obstacles ou les difficultés. Je pèse toujours le pour et le contre d’une situation, et si les mauvais côtés sont plus nombreux que les bons, je prends la poudre d’escampette. C’est aussi simple que ça.

Ca parait peut-être normal pour un Occidental, mais au Japon, beaucoup de mes amis pensent que c’est lâche de ma part… Moi je crois, au contraire, que ça demande beaucoup de courage de tout laisser tomber pour bouger ailleurs et tout recommencer de zéro. Ce qui est lâche, c’est de s’obstiner à garder un travail ou de laisser perdurer une situation qui ne nous convient pas. La vie est beaucoup trop courte pour ça !

16942884458_d3e327afbc_kD’ailleurs, contrairement à la plupart des Japonais, je n’aime pas travailler. Et je ne considère pas mes collègues comme ma nouvelle famille. Ce sont juste des personnes avec qui je suis contraint de passer du temps, mais avec qui je n’ai pas d’affinités particulières. J’ai besoin de garder de la distance avec eux pour me sentir bien. Sinon, j’étoufferais…

3533868206_a47ebd1cd9_oA vrai dire, je ne travaille que pour une chose : conserver mon indépendance et protéger « mon territoire ». Ma vie perso, ma musique, mes art-books… C’est comme une bulle dans laquelle j’ai besoin de m’isoler pour me retrouver, me rappeler qui je suis vraiment. En tout cas, tant que cet univers privé n’est pas menacé, je ne ressens pas le besoin de fuir.

Comme je te l’ai dit, j’ai toujours souhaité avoir une vie stable et sans remous… Mais tu sais, je crois que quelque chose au fond de moi a quand même soif d’aventures ! Peu de Japonais arrivent à comprendre ça. En ce moment, j’ai un quotidien banal et sans problème et je m’estime satisfait. Pourtant, j’ai parfois l’impression d’être en cage… En fait je crois que je ne cadre pas trop avec la société ! Tout simplement. »

Yasu laisse échapper un rire amer, et après une dernière gorgée de bière, le voilà devenu songeur… « Je me demande bien où me portera ma barque, la prochaine fois… »

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4 commentaires pour Yasu, sur sa barque folle (2ème partie)

  1. Jal dit :

    Sérieux, j’adore ton blog 🙂 keep it coming..

    • Ary dit :

      Merci beaucoup 🙂 J’ai voyagé un peu ces quelques semaines et n’ai pas eu le temps d’écrire. Mais je m’y remets bientôt, promis !!

  2. Ping : Workaholism _ ou les drogués de travail | Une fourmi à Tokyo

  3. Sandra dit :

    Super article, bravo!

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