Le japonais déjaponisé en quête d’une vie privée

Japon1C’est l’histoire d’un japonais déjaponisé, qui après un an passé en France a ouvert les yeux et perdu foi en son pays. Pas plus tard qu’hier, au 2e étage du Starbucks de la station Pyramide, il s’est confié à une petite fourmi nommée Ary… Tout en sirotant son « café de la semaine », il a exprimé tout ce qu’il pensait d’une culture qui encourage son peuple à ne pas penser. Le Japon… un pays de robots ? A l’entendre, on pourrait le croire…

Ary :  Salut Yoshi ! Alors comme ça, tu penses que tu n’es plus un vrai Japonais ?

Yoshi : Oui, je pense que cette année en France m’a beaucoup changé… Quand je vivais au Japon, je n’avais aucun point de comparaison pour me rendre compte de quoi que ce soit… J’acceptais seulement la situation comme quelque chose de normal, comme le font tous les Japonais. Je travaillais pendant 13 ou 14 heures par jour, comme professeur de « Juku » (*cours privés, destinés à préparer des examens d’entrée) et je ne rechignais pas. Il m’a fallu un an en France pour réaliser que NON, ce n’est pas normal. Ce n’est pas normal de ne pas avoir le droit à une vie privée au Japon.

Ary : Pourquoi les Japonais doivent-ils travailler autant ?

Yoshi :  Le Japon est un pays très renfermé sur lui-même. Dans la mesure du possible, il ne veut pas avoir à dépendre des Pays étrangers et se voudrait auto-suffisant. Il n’a pas, comme la France et l’Europe, de relation amicale avec ses voisins. Au contraire… Avec la Chine, la Corée ou même la Russie, ils se chamaillent sans cesse. Alors, pour pouvoir rester compétitif sur le marché mondial, il n’a pas d’autre choix que d’imposer au peuple japonais des horaires de travail incroyablement longs…

Ary : Pourquoi les Japonais ne protestent-ils pas contre ces conditions de travail ?

libertéYoshi : Les Japonais ne savent pas comment protester. Ici, en France,  vous êtes les enfants de la Révolution de 1789. Vous avez eu 200 ans pour en tirer profit, et vous avez compris qu’il faut toujours continuer à se battre pour ses droits. Vous savez manifester, et vous le faites régulièrement. Grâce à ça, la France est une démocratie qui fonctionne. Au Japon, les gens ont fait l’erreur de croire que les grands changements d’après-guerre suffiraient à construire une société équilibrée, et n’ont rien fait pour continuer le combat. Mais ce n’est pas comme ça que ça fonctionne : une Révolution ne suffit pas à tout changer. Ce n’est qu’un commencement. Les Japonais n’ont pas compris ça.

Ary : Tu penses que les Japonais ne sont pas assez combatifs ?

Yoshi : C’est exactement ça. Mais en fait, je pense que ça vient de l’éducation japonaise. On ne nous encourage jamais à forger notre propre opinion, à la différence de l’éducation française. Au Japon en fait, on n’étudie pas vraiment, on ne fait que se préparer aux examens d’entrée… On révise, mais on n’apprend pas à réfléchir. On nous enseigne une seule façon de penser : celle de tous les Japonais. Je pense qu’à cause de ça, les Japonais se n’intéressent pas vraiment à la politique. Ils se disent que, de toute façon, ils ne pourront rien y changer. Parce que le Japon, c’est comme ça, et puis c’est tout. Les Japonais ne manifestent quasiment jamais. Et il n’y a pas vraiment de syndicat comme en France, pour protéger les employés. C’est ce que j’appelle la culture du « Shô ga nai » (« on y peut rien »/ »on ne peut rien y changer »)

 Ary : tu as déjà parlé de ça avec des Japonais ?

robotYoshi : Oui. J’ai essayé d’en parler à mes parents… Quand je leur ai dit que ce n’était pas  normal de travailler 13 heures par jour et de ne pas avoir de vie privée… Tu sais ce qu’ils m’ont répondu, Ary ? Ils m’ont dit : « Si tu penses ça, ne reviens pas au Japon. Reste à l’étranger…  » Mes propres parents qui me disent ça, ça m’a un peu choqué. Au début, quand j’ai commencé à réaliser que quelque chose clochait avec mon Pays, j’ai voulu essayer d’importer la façon de penser française au Japon. Maintenant, je me rends compte que c’est beaucoup plus difficile que ce que j’imaginais. Les Japonais ne sont pas encore prêts à accepter de nouvelles idées et à débattre. Et s’il m’a fallu 1 an en France pour réaliser à quel point j’étais influencé par l’éducation japonaise, peut-être qu’il faudra au moins 50 ans pour que les Japonais restés au Pays se réveillent ?

Ary : Avec le problème de natalité au Japon, tu ne penses pas que le Pays sera obligé de changer, de s’ouvrir et d’accepter certaines idées occidentales ?

Yoshi : Je ne sais pas… J’espère… Tout ce que je vois, c’est que les Japonais semblent préférer s’intéresser aux machines et aux robots plutôt que de s’ouvrir à l’étranger et ouvrir leurs portes à des inconnus. C’est triste, non ? C’est ça, le Japon, aujourd’hui. Un pays où on préfère presque les machines aux êtres humains. Au moins, les machines, ça ne réfléchit pas. C’est pratique, n’est-ce pas ?

Ary : Ta vision du Japon est bien négative. Le Japon sera bien obligé de s’ouvrir, car les robots, ça ne fait pas d’enfants n’est-ce pas ?

Yoshi : Oui, tu as sans doute raison, petite fourmi. En attendant, j’essaie de ne pas briser l’image qu’ont les Français du Japon. Et je m’efforce d’entretenir les clichés, pour ne pas casser leurs rêves ! Je souhaite qu’ils continuent à penser que le Japon est un chouette Pays. Parce que malgré tout, ça reste mon Pays, et je l’aime.

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7 commentaires pour Le japonais déjaponisé en quête d’une vie privée

  1. Liam dit :

    Merci pour cette interview c’est très intéressant.
    Je me demande si le cas inverse existe, un français défrancisé en quête de vie sociale.
    Après tout, la normalité au Japon se doit d’être différente de la France. De par la culture, l’histoire, le mode de penser etc… Je ne pense pas qu’il y ait une pays modèle sur lequel tout le monde devrait copier.

    En revanche je me demande qu’elles sont les plans de Yoshi maintenant qu’il est dé-japonisé, compte-il rentrer au Japon et essayer de changer les choses de l’intérieur ou repartir en mode « Sho ga nai » ? Ou alors compte-il rester en France ?

    Au dernière infos, il me semble que le gouvernement est justement entrain de débattre des questions de productivité au travail. Et bien sur la comparaison avec les européens et américains est flagrante. Les japonais travaillent beaucoup pour moins d’accomplissements. Bref les choses semblent avancer même ce ne sera pas facile. Mais qu’est-ce qui est facile ?

    • Ary dit :

      En ce qui concerne Yoshi, je pense qu’il a l’intention de rester en France autant que possible. Il semble trouver un bon équilibre ici, un mode de vie qui lui convient davantage. Et il semble avoir perdu espoir de pouvoir changer quoique ce soit à la façon de penser des Japonais. Je pense qu’il veut simplement profiter de cet équilibre qu’il a trouvé en France.

      Au Japon, les choses vont bouger bien sûr, mais cela va prendre beaucoup de temps je pense. Les Japonais, s’ils sont conscients de la nécessité de changer certaines choses, restent très conservateurs. C’est un Pays qui a évolué très rapidement au niveau technologique, mais les mentalités ont du mal à suivre le pas. Il faudra être patients… !

  2. Claudie dit :

    Au bout d’un an, percevoir, ou intégrer, ce que les observateurs occidentaux dénoncent dans la mentalité japonaise, est héroïque..
    On verra si les Japonais ont tiré les conclusions du désastre atomique lorsqu’un nouveau programme nucléaire sera enclenché.. Si l’on retrouve les manifestations liées à l’extension de l’aéroport de Narita sur les terres agricoles, ce sera le signe de la prise de conscience de la nécessité de ne plus prendre pour argent comptant ce que dit le gouvernement…

    • Ary dit :

      L’ennui, c’est que même si le peuple japonais n’a pas la même opinion que le gouvernement, il estime visiblement que ce serait une perte de temps de s’exprimer, car il considère d’office qu’on ne les écoutera pas (d’une part), et d’autre, au niveau individuel, chacun semble avoir peur de ce que pourrait penser le voisin s’il manifestait une opinion différente de celle exprimée par le grand public.

      Donc : on ne dit rien, on se résigne, et on laisse faire : « Shô ga nai », on n’y peut rien… Et les politiques s’en frottent les mains et continuent à faire ce qu’ils veulent.

      J’espère moi aussi que les japonais militants vont se multiplier. Mais comme « l’action de manifester » et les grèves vont à l’encontre de leurs principes et de leur mentalité, ça va leur demander un gros effort… Et beaucoup de temps, je pense.

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