L’étonnant pouvoir des bouteilles en plastique

Elles sont partout. Le long des murs, des pots de fleur, des parkings… Les bouteilles en plastique ! Format 1 litre, pleines ou à moitié, couchées ou debout, parfois ficelées à des poteaux… POURQUOI ? Ary et Gatô ont mené l’enquête pour vous…

Parmi tous les mystères inhérents au Japon, il en est qui déconcertent même les locaux. C’est le cas des bouteilles en plastiques, difficiles à rater lorsqu’on ne fait que quelques centimètres de haut. Gigantesques miroirs déformants, elles s’alignent le long des temples, immeubles et maisons. Elles encerclent parkings et chantiers de construction. Elles ornent jusqu’aux jardins et pots de fleurs… Mais à quoi servent donc ces rangées de bouteilles moches ?

Les premières que j’ai croisées se trouvaient aux pieds d’un petit autel bouddhiste de quartier. Une dizaine de bouteilles pleines, debout contre le bois. Je passais devant chaque matin, faisant des grimaces à mon reflet dilaté. Je les prenais alors pour une énième superstition, à l’image des tasses de thé vert et canettes de bière qu’on laisse près des tombes à l’intention des défunts . Ou comme des barrières de protection contre les mauvais esprits… Au choix.

Et puis un jour, j‘ai demandé confirmation à un papi japonais passant par là. Tout mon univers a volé en éclats lorsqu’il m’a expliqué que ces récipients ne servaient qu’à… éloigner chiens et chats.  Et à protéger le bois (ou les fleurs. Ou les murs. Ou les poteaux) de leurs griffes et déjection. La lumière se reflétant dans le plastique leur ferait peur… Apparemment. Ce jour-là, j’étais au moins aussi déçue qu’en apprenant que ce n’était pas vraiment la mer qu’on entendait dans les coquillages…

La fameuse photo des profanes

Quelques années plus tard, mon fiancé Gatô m’a redonné espoir en me montrant une photo prise à la dérobée : une bande de petits vieux pompant des litres d’eau d’un bassin sacré ! Installés à l’orée du temple, ils avaient poussé l’offense jusqu’à fixer un tuyau à la fontaine pour remplir facilement une bonne dizaine de bouteilles. On ne les voit pas sur la photo, mais ils avaient déjà stocké la moitié de leur butin dans leurs paniers de vélo… Je savais que les petits vieux japonais n’avaient honte de rien (ou pas grand chose), mais là mes antennes n’ont fait qu’un tour.

A ce stade, l’explication de mon papi ne tenait plus. Il y avait décidément fourmi sous roche ! Une vraie dimension sacrée à ces bouteilles alignées… J’en étais certaine ! Intrigués, Gatô et moi avons ouvert l’enquête et accumulé les témoignages visuels et oraux (toutes les photos de cet article ont d’ailleurs été prises par nos soins. Je vous laisse imaginer la perplexité des locaux en nous voyant prendre ce genre de clichés…).

Hisao-san, un ami japonais, a réfuté toutes nos théories. D’après lui, ces récipients ne sont placés là que pour arroser les plantes (et il a raison sur le fait qu’on en trouve souvent près des pots de fleur). Serait-ce donc la version japonaise des arrosoirs ?  Ceci expliquerait pourquoi certains sont à moitié vides.

Mais alors, à quoi servent celles qui longent les parkings ou les chantiers de construction ? A hydrater les quilles ?? Pas très convaincant… À ce stade, je continuais à penser que c’était pour éloigner les mauvais esprits.

Une autre Kyotoïte rencontrée au hasard des rues nous a reparlé de la théorie des chiens et chats, ajoutant que ces bouteilles, en plus d’être inefficaces, gâchait inutilement le paysage. En cherchant (en japonais) sur internet, on s’est aperçu que beaucoup de personnes partageaient son point de vue, avec quelques variantes. Par exemple,  si un chat gratte une bouteille (plutôt que le mur derrière), les éclaboussures le feraient fuir…

Le long des quilles…

Nous nous étions presque résignés à accepter cette absurde réalité… Quand Gatô a finalement mis la patte sur une explication beaucoup plus logique que les autres ! Un japonais avançait que ces bouteilles servaient (à l’origine) de réserves d’eau de secours en cas de tremblement de terre. Si les tuyaux d’eau sont touchés et cessent de fournir de l’eau courante, les rayons de boisson des magasins seraient aussitôt vidés, et ces bouteilles seraient là comme une solution de secours. Son père en stockerait plein dans son appartement. Et les habitants des maisons les entreposeraient dehors… Néanmoins, j’ai quelques doutes sur l’hygiène et le caractère potable de cette eau laissée au soleil si longtemps… Et s’il avait raison, il me semble étrange que si peu de personnes soient au courant de cette mesure de sécurité.

En creusant un peu plus, nous sommes parvenus à retrouver l’origine de la fameuse théorie des chiens et chats. Tout aurait commencé avec une vieille émission TV (des années 90) au cours de laquelle une japonaise expliquait comment elle avait résolu son problème d’animaux errants, provoquant un effet boule de neige chez les spectateurs.

Beaucoup s’accordent à dire que seuls les gens qui n’aiment ni ne comprennent les animaux le font_ sinon, ils sauraient que çne fonctionne pas. Certains témoignages se moquent gentiment en racontant qu’ils avaient déjà vu des chats se frotter en ronronnant contre ces bouteilles… D’autres pensent que cette technique marche peut-être la première fois qu’un animal en croise, mais qu’à force d’en voir partout, il s’habitue et n’y tient plus compte. D’autres se mettent en colère, disant que c’est une insulte à l’intelligence des chats.

Nous avons enfin exposé le problème à notre amie Shion. D’après elle, toutes nos théories étaient fausses, et seulement 25 % des gens s’imaginent que c’est pour repousser chiens et chats. 25 % pour d’autres raisons (voir les liens ci-dessous)… Et 50 % le feraient par simple imitation. Mais la vérité, c’est que personne ne sait vraiment. Ni d’où ça vient, ni pourquoi. « Les gens sont des moutons », disait-elle. « Ils font juste comme tout le monde ».

Pour l’instant, le mystère reste entier. Mais si vous avez une opinion ou votre propre théorie sur le sujet, nous serions ravis de l’entendre ! 

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Un forum avec divers avis et témoignages :

https://www.japan-guide.com/forum/quereadisplay.html?0+85369

« Beaucoup de choses sont faites par habitude plutôt que par raison, j’imagine »

« Ca descend aussi la température du trottoir et l’air autour d’un degré ou deux. »

« J’ai lu quelque part que c’était pour que les voyageurs puissent boire, et ainsi ne pas déranger les habitants en frappant à leur porte. C’était sans doute une mesure de sécurité d’autrefois, qui me semble assez raisonnable. »

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En anglais, sur la théorie des chiens et chats :

http://jpninfo.com/12313

« There are many who completely disagree with the reasoning that water bottles act as cat repellents. Also, as many people have started doing this, cats now seem immune to the water bottle effect. Some cats just sit in front of the houses anyway without moving even at the sound of a honking horn. »

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Un japonais provoque un incendie en posant des bouteilles devant chez lui :

https://www.japantimes.co.jp/news/2005/05/19/reference/pet-bottles/?fbclid=IwAR1UwIgwEgID_gMh3CKU4YU0tIGx-mGNP2q-oiD1BZXP_v4VuyYqn2gXBw4#.XE0jZ0UzbOR

« So those PET bottles on your neighbor’s wall are ineffective, and an eyesore, but if that hasn’t got you hot under the collar, consider this: a man in Takamatsu, Kagawa Prefecture, bothered by cats, put out a nekoyoke bottle. One morning the water in the bottle acted like a magnifying glass, focusing sunlight onto a single point on his house, causing it to burst into flames. The resulting fire destroyed the shutters and eaves of his house, then jumped and consumed the neighbor’s veranda.  »

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Pas le temps de niaiser pour les enfants nippons !

   Parce qu’on ne devient pas salaryman en un jour, les petits japonais possèdent déjà des emplois du temps de ministre. Debout à 6h, couchés entre 22h et 0h, ils jonglent entre l’école, les clubs d’activités, les cours privés, la préparation aux concours… Pas le temps de s’ennuyer, peu de temps pour jouer. Voici un petit aperçu de leur quotidien !

En Europe, on considère souvent « l’enfance » comme une période bénie où, certes on va à l’école et on apprend, mais surtout, on profite de la vie, de la famille, on joue, on découvre et on se fait des amis.

Ici au Japon, on ne laisse que peu de temps libre à l’enfant pour jouer ou se détendre. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, la plupart des petits japonais s’en accommodent très bien ! Après tout,  pourquoi notre système serait-il forcément meilleur ?

   Alors oui, les enfants japonais sont épuisés. Oui, il n’est pas rare qu’ils s’endorment en cours (et d’ailleurs, les professeurs les laissent souvent faire, considérant qu’ils seront plus attentif après quelques minutes de sommeil). Pourtant, loin de se plaindre, ils semblent apprécier et même réclamer ces activités extra-scolaires. D’ailleurs, en quoi consistent-elles exactement ?

Commençons par les clubs d’activités : ils se déroulent après la classe (entre 2 à 5 heures par jour !), et se poursuivent parfois les week-ends ou vacances. Il peut s’agir d’un sport, d’un art martial, de musique, de cuisine, de dessin, de calligraphie… Il est mal vu de ne participer à aucun car c’est ce qui permet à l’enfant d’intégrer certaines valeurs propres à la société japonaise (esprit d’équipe, dépassement de soi, bonnes manières, respect des ainés…) et de lui donner l’occasion de créer des liens de confiance et de coopération avec les profs (responsables des clubs). Il est intéressant de constater que pour certains élèves, les clubs sont aussi ce qui donne du sens à l’école.

Ensuite, dès la primaire, beaucoup d’enfants nippons fréquentent un juku (école de bachotage) un à plusieurs soirs par semaine. Ces cours permettent de pallier au niveau moyen et à la trop grande uniformisation du système scolaire officiel. Ils les aident aussi à se préparer aux concours d’entrée des écoles bien réputées (primaires, collèges, lycées, universités…) où la concurrence est féroce.

   Les juku ne se limitent pas au bachotage. Il en existe toute une gamme allant des cours de langues, de musique, d’art ou autres. C’est un véritable marché qui a explosé dans les années 1970 (au moment où la situation économique a permis aux familles d’investir dans l’éducation des enfants) et qui ne cesse de grandir et se développer. Parmi les statistiques intéressantes : en 2008, 40% des élèves d’école primaire et 77 % des lycéens aurait fréquenté un juku au moins une fois.

Ce qui motive autant les enfants (après tout, c’est une école après l’école…), c’est souvent leur attachement aux profs de juku, qu’ils trouvent bien plus sympas, intéressants et encourageants que ceux du système d’éducation officiel. L’ambiance est cool et ils apprennent en s’amusant. Beaucoup de petits nippons choisissent d’y aller pour rejoindre un ami ou s’en faire de nouveaux.

D’autres veulent éviter de prendre du retard ou souhaitent avoir de meilleures perspectives d’avenir. Certains le font pour ne pas décevoir leur famille. D’autres parce que leurs parents travaillent tard et qu’ils trouvent angoissants de rentrer dans une maison vide… D’autres enfin ont juste le béguin pour un des instructeurs/trices !


Ary est donc allée mener sa petite enquête auprès d’une dizaine d’enfants pour leur faire parler de leur quotidien :

– Bonjour, moi c’est Yudai ! J’ai 11 ans. Tous les samedis, j’ai 3h de cours et pratique d’anglais. Chaque dimanche j’ai un cours de guitare et une semaine sur deux, un cours de langue française. Les dimanches après-midi, je fais tous mes devoirs. Et la semaine, j’ai aussi des cours de ping-pong et de natation. Je dois bientôt passer un examen d’anglais et un autre de Kanji, alors je dois me préparer à ça aussi. J’ai pas vraiment le temps de jouer… Ni de bien pratiquer la guitare. Je suis fatigué, oui. Mais ça va quand même !

– Bonjour. Je m’appelle Akira et j’ai 9 ans. J’ai école de 8h à 15h. Après ça, 4 fois par semaine, ma mère m’emmène au juku où je reste jusqu’à 19h environ. J’y prends des cours de japonais, boulier, anglais, maths et quelque chose qu’on appelle « puzzle ». J’aime bien aller au Juku. J’y ai beaucoup d’amis ! Parfois, c’est difficile mais je fais de mon mieux.

– Salut ! Moi, c’est Minako. J’ai 9 ans et je suis l’amie d’Akira. Avant je venais comme elle 4 fois par semaine au juku, mais j’en ai eu marre donc maintenant je prends seulement des leçons d’anglais. C’est pour passer plus de temps avec ma famille que j’y vais moins.

– Salut ! Nanako, j’ai 7 ans. Après l’école, je vais au juku 4 fois par semaine. J’ai plein de cours différents : anglais, japonais, math… Tout ça jusqu’à 18h30 environ. J’ai de bonnes copines ici.  Des fois, c’est difficile. Les tests en anglais par exemple. Mais je m’amuse bien !

– Bonjour, je m’appelle Kai. J’ai 10 ans. Je vais au juku 2 fois par semaine où je prends des leçons d’anglais pendant 2 ou 3h. J’y vais parce que ma mère est stricte et j’ai pas trop le choix.

– Moi, c’est Takashi. J’ai 12 ans. Je fréquente le juku depuis tout petit. En ce moment, j’y prends des cours d’anglais et je prépare un concours d’entrée au collège. Je suis fatigué car on étudie de 17h30 à 20h30, deux fois par semaine, en plus du samedi où je dois rester tout l’après-midi pour passer des examens blancs.

– Moi, c’est Shinchi. J’ai neuf ans. Je vais au juku chaque lundi pendant 2h. Le week-end, j’ai football. Samedi et dimanche, toute la journée. Le lundi je suis crevé et j’étudie pas trop. Alors les profs se plaignent… Avant j’allais au Juku beaucoup plus souvent, mais c’était trop fatigant donc j’ai arrêté.

– Salut, c’est Kiyoko ! J’ai presque cinq ans. En ce moment, j’y suis de 15h jusqu’à 17h30 environ, 4 fois par semaine, pour des cours d’anglais et de musique (violon et piano).

En plus de ces témoignages, on peut ajouter que les cours de juku coûtent souvent très cher aux familles, et toutes ne peuvent pas se le permettre, ce qui déséquilibre un peu l’égalité des chances… D’un autre côté, le niveau d’exigence des parents est bien plus élevé qu’autrefois (surtout depuis la baisse de natalité), et les concours d’entrées ne sont pas moins sévères. L‘univers des enfants japonais tourne donc autour de ces institutions, laissant très peu de place à l’oisiveté et l’insouciance. En contre-partie, ils y acquièrent le goût de l’effort, la discipline, le savoir-vivre et l’esprit de groupe propres à la société japonaise.

Et vous, que pensez-vous de cette façon d’éduquer les enfants ?

Pour creuser davantage le sujet, voici une série de liens intéressants (en plus de ceux intégrés à l’article) :

https://journals.openedition.org/dse/489

« L’enquête montre que la fréquentation d’un juku a toutefois des conséquences plus « contrastées » sur l’aspect social et relationnel de la vie des écoliers. Si 69,3 % de ceux-ci déclarent avoir augmenté le nombre de leurs amis hors de l’école, ils sont 71,3 % à affirmer ne plus avoir le temps de s’amuser avec leurs camarades d’école. Dans le même ordre d’idée, 59,3 % affirment qu’ils n’ont plus de temps pour faire « ce qu’ils ont envie de faire », et 35,3 % qu’ils plus la possibilité de prendre leur dîner en famille. »

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https://dozodomo.com/bento/2017/02/10/juku-necessite-educative-business-florissant/

« L’ ambiance décontractée des juku, aux antipodes du système scolaire classique, compte parmi l’une des raisons pour lesquelles les juku sont si populaires au Japon. »

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https://www.tofugu.com/japan/japanese-cram-school/

« Now, you may think I’m a bit of an oddball because I actually liked juku (cram school), but I’m not the only one. I interviewed some people who attended cram schools when they were younger and I found that every single one of these girls really enjoyed going, at least in retrospect. »

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Ode aux petits vieux

Qu’elles sont chou, ces petites mamies en kimono courbées sur leur caddie ! Et ces grands-pères sans gêne qui ne ratent jamais une occasion d’exercer leur anglais… On parle souvent des japonais âgés sous un angle négatif (solitude, maltraitance, fardeaux de la société). J’aimerais aujourd’hui vous les présenter sous un autre jour, au fil d’anecdotes.

« May I help you ? » (Puis-je vous aider ?)

3e jour au Japon, deux petites fourmis perdues dans la gare bondée de Kyoto. Gato et moi (Ary) cherchons notre chemin tout en évitant de disparaître sous la chaussure de quelque voyageur pressé. C’est là qu’un papi japonais tout rabougri s’abaisse à notre hauteur pour nous proposer son aide d’un anglais chevrotant.

Attendris, nous lui montrons la carte. Il nous pointe une direction. Au cas où l’on se perde sur ces quelques mètres en ligne droite, il décide alors unilatéralement de nous accompagner.

Il est gentil. Mais il marche lentement. Siiii lentement, qu’on finit par s’incliner bien bas pour le remercier et poursuivre notre marche en solo. Il semble déçu, mais nous dit au revoir en souriant.

Le papi gênant

Notre vraie place au resto.

Jour 4. Restaurant de Sukiyaki sur la rue Teramachi. A genoux sur des zabuton, notre place est délimitée par de petits paravents de bois. A peine installés qu’un petit vieux sur le départ se glisse jusqu’à nous et engage la conversation : « nineteen ». « Thirty ». « Old » « This place ». (« 19. 30. Vieux. Cet endroit »). Nous comprenons _non sans mal_ que cet établissement existe depuis 1930. Il nous indique ensuite dans un anglo-nippon approximatif  qu’il connaît un resto de Sukiyaki encore meilleur que celui-ci : « Saikô ! » (« Il est exceptionnel »). Ravis, on lui tend un carnet pour qu’il y inscrive le nom. Le papi s’exécute et pousse le zèle jusqu’à nous dessiner un plan du concurrent.

Il ne se décale pas d’un centimètre lorsque la serveuse _une petite mamie_ lui signale qu’elle a besoin de la place d’un « sumimasen » agacé (« excusez-moi »). Papi l’ignore superbement et s’applique à tracer des lignes à peu près droites (sans grand succès). Quant à la serveuse, elle se cale contre lui sans le regarder, le pousse discrètement, puis allume le réchaud d’un air pincé.

Une fois terminé, le vieux nous rend le carnet d’un sourire. La serveuse lui indique alors froidement la direction de la caisse, où il se dirige sans broncher pour payer son dû.

Fais ce que je dis, pas ce que je fais

Jour 5. Un soir, dans la rue. Gato me souffle à l’oreille : « Hey, c’est pas interdit de fumer dans la rue ici ? » au moment où un papi nous croise en scooter à 2 à l’heure, une cigarette au bec. « Si, c’est interdit ».

Je m’ennuie. Parle-moi !

Jour 13. Dans un train de campagne allant de Tanabe à Osaka. Un grand-père à l’air ronchon s’assied côté couloir, proche de nous, et commence direct à baragouiner quelque chose en anglais à mon compagnon. Gato, qui n’a pas envie de discuter-là-tout-suite, lui répond sommairement, puis se tourne vers moi, l’air très absorbé par ma conversation. Le petit vieux sur son siège se met alors à s’agiter, puis à bâiller ostensiblement _et bruyamment_ pendant une bonne heure pour attirer son attention, puis finit par s’endormir, son bob lui glissant sur les yeux.

Mamie-sensei

2 ans avant, 1er resto de sushi au Japon pour Gato  : « Tous les clients sont alignés au bar. En bons européens, moi et mon ami commençons à empoigner nos sushis à la baguette, puis à les tremper dans la sauce avant de croquer dedans.

On aperçoit bientôt les regards horrifiés de la petite mamie assise à côté. Elle tente de nous parler, puis réalise qu’on ne comprend pas sa langue. Elle passe alors par le geste en nous montrons la bonne façon de faire : tourner le sushi sur le côté avant de le saisir, puis le faire pivoter de façon à ne tremper que le poisson dans la sauce. On la surprend ensuite à nous observer pendant tout le repas. Elle aimerait sans doute discuter, mais la barrière de la langue nous empêche de le faire. »

« Ils aiment s’approprier les espaces où ils vont souvent »

Même son de cloche avec mon amie « Nono » _une française, ancienne collègue à moi_ qui habite maintenant à la campagne. « J’aime bien les petites vieilles aussi. J’ai même mon petit club de mémères ! Elles sont sœurs et se rencontrent tous les jours au supermarché du coin. Elles parlent à tout le monde et repèrent tout de suite les nouvelles têtes. Quand elles ont vu que je revenais, elles ont commencé à me taper la discute. C’est comme ça à chaque fois que je les croise.

Y’a un vieux monsieur qui aime bien s’incruster et venir me parler. Mais le groupe de petites dames le trouvent louche… Y’ en a d’autres qui m’interpellent pour me dire « きれいだなあ » (kirei da naa => « que vous êtes jolie ! ») mais je pense qu’ils ont un grain…

De façon générale, j’ai l’impression qu’ils aiment bien s’approprier les espaces où ils vont souvent. C’est pour ça que dès qu’il y a un nouveau, ils le remarquent tout de suite.

En ville par contre, il leur arrive parfois de pousser les gens. Une fois dans un bus, une petite mamie a attrapé une dame, et l’a fait bouger dans un coin. J’étais un peu choquée ! Je me souviens aussi de ce vieux monsieur qui prenait toute la place dans les escalators alors que j’étais pressée. Je voulais descendre rapidement et lui ai dit « sumimasen » trois fois. Là il m’a hurlé « MAIS C’EST INTERDIT DE MARCHER DANS LES ESCALATORS » en japonais. Pareil, j’étais un peu sonnée ! »

Conclusion

Par rapport au reste de la population, la 3e génération semble donc se démarquer par leur attitude plus relâchée et spontanée. Parfois c’est positif, comme cette aisance à parler avec des inconnus, avec chaleur, générosité et franchise à la fois. D’autre fois, c’est un peu gênant lorsqu’ils se mettent à ignorer certaines règles de société, sans cesser de se comporter en donneurs de leçons. De drôles d’oiseaux, en somme.

Il n’empêche, je les aime bien, ces petits vieux japonais ! Ils me font rire, et m’attendrissent aussi. J’apprécie le fait qu’ils soient beaucoup plus accessibles que la plupart des locaux, qu’on parle japonais, ou non ! J’admire aussi leur énergie, car la plupart sont très actifs : voyages, activités manuelles et sportives, poursuite du travail, bénévolat… Ils ont aussi le cœur sur la main.

Hélas, comme le prouvent les quelques articles ci-dessous, ce sont aussi des personnes très seules et isolées.  Leur famille se désengagent souvent de leurs responsabilités par rapport à leurs parents âgés, leur rendant très peu _voire pas du tout_visite. Les cas de maltraitance à leur égard ne sont pas rares non plus.

Raison de plus pour aller vers eux, leur sourire, leur parler un peu. Apprendre à les connaître. Ils n’en demandent souvent pas davantage.

Liens divers

http://www.lefigaro.fr/international/2009/10/26/01003-20091026ARTFIG00440-le-japon-sous-le-choc-argente-des-seniors-.php

« Les travailleurs âgés, on les voit partout dans Tokyo. Portiers, distributeurs de tracts, artisans, et même cadres dans les entreprises. (…) Tous étaient salariés et veulent continuer à travailler. Certains parce qu’ils en ont besoin pour compléter une retraite trop maigre, d’autres parce que c’est une façon de ne pas être seuls »

https://www.la-croix.com/Monde/Au-Japon-coule-vieux-jours-heureux-travail-2016-03-02-1300743699

« Je ne sers à rien en restant chez moi à me tourner les pouces », décrète l’octogénaire, ancien vendeur de bonbons dans un grand magasin. « Je travaille pour garder la forme ».

https://www.liberation.fr/planete/2015/05/17/ages-et-maltraites-le-fleau-japonais_1311117

 » Les agressions perpétrées dans des centres de soins et des maisons de retraite ont également augmenté. »

http://japanization.org/ladorable-amitie-entre-une-grand-mere-japonaise-et-son-chat-photographiee/

« La photographe Miyoko Ihara s’est laissée séduire par l’amitié d’une grand-mère et de son chat (…) Alors que la population japonaise connait un vieillissement  de sa population, les animaux de compagnies jouent un rôle de substitut à la solitude. »

https://japantoday.com/category/features/kuchikomi/elderly-peoples-manners-increasingly-deplorable

 » The elderly are developing atrocious manners. They are rude, pushy, selfish and loud-mouthed – not everyone, of course, he hastens to add; maybe even only a few – but the impression those few make really stands out. »

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Jamais 2 sans 3 – Japon, le retour !

Après deux ans à me geler les pattes au pays des longs hivers, le Japon m’appelle à nouveau. Comme une drogue. Ou plutôt, un 2e chez-soi qu’on n’arrive pas à oublier. Je quitte Montréal pour Kyoto dans une semaine, mon fiancé dans les valises, pour de nouvelles aventures au pays des sushis !

Mes cartons sont faits. Mes galeries souterraines lustrées, prêtes à accueillir la nouvelle locataire. Mais avant de sortir de mon pied-sous-terre montréalais pour m’envoler vers des cieux moins glacés, il me reste une dernière chose à faire : dépoussiérer ce blog, et faire coucou de l’antenne à mes anciens (et nouveaux ?) lecteurs. Êtes-vous encore là ?

Qu’il est difficile de garder l’inspiration lorsqu’on s’éloigne autant de son sujet. Plutôt que de continuer avec des banalités qu’on peut lire partout ailleurs, j’ai préféré attendre de fouler à nouveau le sol nippon et d’avoir du contenu plus croustillant à vous transmettre pour reprendre le clavier.

Comme avant, ce blog n’est pas destiné à devenir un journal de notre quotidien. Ce qui ne m’empêche pas de vous résumer les grandes étapes de notre voyage : nous serons surtout basés à Kyoto, avec un passage à Tokyo en décembre et Fukuoka en avril. Nous commençons par un mois de vacances et de vagabondages, puis nous travaillerons à distance pour le Canada, en tant que développeurs web (car oui, j’ai changé de métier entre temps !)

Parmi les étapes importantes, un pèlerinage dans les méandres de Wakayama (Kumano Kodo, image ci-dessus), et un mariage à Kyoto en mars (où les invités seront priés de passer un kimono pour y assister, qu’ils soient français, japonais, canadiens, humains ou fourmis).

C’est à Kyoto que j’ai rencontré Le mâle. C’est donc là qu’on revient y célébrer notre union, après 2 ans passés au Canada (là où je comptais partir, et là où il vivait déjà comme expat’ français avant de me connaître. Parfois, la vie fait bien les choses).

Retour aux sources, donc. Reprise de la plume. Et avec elle, des histoires loufoques à la japonaise !

J’espère que vous êtes toujours là pour me lire. Et je vous prie de m’excuser pour cette longue parenthèse.

La fourmi est de retour.

Accompagnée, cette fois.

Avouez, ils vous avaient manqué, mes dessins moches. 😉

 

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Idols, rejetons d’un monde qui ne tourne plus très rond.

Loin, très loin de nos stars occidentales, les idols japonaises tiennent davantage de la déesse que de la chanteuse. Elles font l’objet d’un véritable culte de la part d’un public majoritairement masculin. Inadaptés sociaux, reclus de la société ou anxieux maladifs et solitaires, ces derniers révèlent à eux-seuls le malaise profond gangrénant la société nippone.

« Ce n’est pas une tendance. C’est une religion.» Ainsi commence le film-documentaire TOKYO IDOLS que moi, petite fourmi, ai eu la chance de visionner lors d’une projection de presse.

Selon wikipédia, les idols sont de « jeunes artistes souvent très médiatisées, à l’image gaie et innocente (…) sous contrat pour une durée limitée pendant quelques mois ou années.»

    Néanmoins, après quelques recherches sur le sujet, je trouve cette autre définition plus proche de la réalité : « Une idole (ndl : religieuse) est une représentation matérielle d’une divinité qui fait l’objet d’un culte, comme la divinité elle-même.» On s’en rend compte dans le témoignage de certaines d’entre elles : « Mon chien m’a toujours idolâtré, mais je ne suis pas habituée à ce niveau d’adoration de la part des hommes.»

En effet, les idols japonaises n’ont rien à voir avec nos chanteuses occidentales. Leur popularité ne découle pas de leur talent, et la passion qu’elles inspirent n’a aucune mesure avec ce qu’on connaît. Il faut savoir que ces jeunes filles ne sont que des amatrices courageuses aux rêves démesurés, et certaines sont à peine pubères.

Alors, qu’est-ce qui les rend si populaires ? Comment cette industrie peut-elle générer 1.3 milliards de dollars (environ 1.1 milliard d’euros) l’année ? Et qu’est-ce qui peut bien justifier qu’on dépense 1350 € par mois en concerts et produits dérivés, comme ce cinquantenaire japonais ? Ca vous entortille les antennes, hein ?

Selon Kyoko Miyake, la directrice du film TOKYO IDOLS, ces jeunes filles souriantes répondent à une sorte de ‘little girl fantasy’. En effet, « les hommes japonais aiment les femmes encore en développement. Ils apprécient leur innocence, leur fragilité, leur pureté, mais aussi leur capacité à leur apporter du réconfort par leur joie de vivre et par certaines paroles récurrentes de leurs chansons _par exemple : ‘tu n’es pas seul, tu es génial tel que tu es’.

   C’est sans doute lié au fait qu‘ils portent toujours en eux l’idéal de la femme japonaise traditionnelle _dont le rôle est de prendre soin des hommes et de les mettre à l’aise. Du coup, comme le dit ce créateur de musique : « ils ont peur que ces fillettes, dont ils vénèrent la pureté et la virginité, ne deviennent des femmes fortes en prenant de l’âge » à l’image des japonaises émancipées de notre époque, qui les intimident. On peut expliquer ce comportement par « la faible estime de soi des hommes japonais d’aujourd’hui_causée par une économie qui stagne depuis longtemps. Ils se sentent donc plus en confiance avec des filles qu’ils peuvent encore dominer. » D’autre part, beaucoup pensent qu’ils devraient être aimés et appréciés sans avoir à faire d’efforts, comme au bon vieux temps.

Ce raisonnement se trouve confirmé par le témoignage de certains fans, qui préfèrent se réfugier dans l’univers fantasmé des idols plutôt que de s’encombrer d’une copine ou d’une épouse. « Une copine, c’est beaucoup d’ennuis, ça coûte de l’argent, et puis je préfère garder ma liberté », explique cet étudiant. « On ne reçoit pas d’attention particulière d’une idol, donc il n’y a aucune pression, et on n’a pas peur d’être rejeté », précise celui-ci. « J’ai aimé une femme autrefois, et j’ai mis beaucoup d’économies de côté pour l’épouser. Mais elle s’est mariée à un autre… Alors j’ai dépensé quasiment toutes mes économies pour soutenir une idol en devenir. J’ai dû assister à environ 700 concerts », raconte Koji, 43 ans.

Et pour certains fans (comme Koji) le courage et les efforts déployés par leur idol les a aidés à avancer dans leur vie : « En aidant Rio à réaliser son rêve de devenir idol, j’ai l’impression que je peux aller plus loin dans ma vie. J’ai notamment arrêté mon boulot médiocre de ‘salaryman’ pour lancer mon entreprise ! »

Les fans d’idols trouvent également un remède à la solitude au contact de leurs pairs : « Avec les autres fans, je n’ai pas à me soucier de positions hiérarchiques ou d’obligations sociales. Si je ne venais pas aux concerts, je serais sans doute toujours tout seul. »

   Ils trouvent aussi une forme de romance auprès de leurs idols. Certains fans possèdent des albums entiers de photos prises avec leur idol, lors des rencontres qui suivent les concerts live, et ils leur offrent des cadeaux. Quant aux poignées de main qu’ils échangent avec elles, il s’agit d’un contact très intime pour eux, presque sexualisé, au point qu’elles étaient interdites jusqu’à récemment. Néanmoins, tout est bien réglementé, et les fans ne se font aucune illusion par rapport à leur idol : ils savent parfaitement qu’il ne se passera jamais rien dans la réalité.

D’ailleurs, leurs fans sont pour la plupart de gentils associaux. Une maman d’idol les compare même à des papas-gâteau venus soutenir leur fille à un spectacle de danse. Ils inventent même des chorégraphies appelées wotagei (Quelques vidéos ICI et LA ) à réaliser en groupe afin de les encourager plus efficacement ! Ils ont presque l’air de retomber en enfance à leur contact. Et même si certaines idols sont souvent intimidées par ce public à leurs débuts, elles s’habituent assez vite : « Au début, j’étais effrayée (…) mais maintenant, je me sens plus détendue, car même s’ils ont l’âge d’être mon père, ils sont tous gentils. Je les considère comme mes enfants. Je les aime tous, et je veux qu’ils m’apprécient. »

   Pour les Québécois curieux, je vous conseille vivement d’aller visionner TOKYO IDOLS, qui sortira sur grand-écran le 28 juillet 2017 (Cinématèque Québecoise, Cinéma Le Clap, Cinéma du Parc). Et pour les français, le film sera peut-être diffusé à la TV plutôt qu’au cinéma (à confirmer).

   J’ai trouvé ce long-métrage très intéressant et même touchant, et j’ai vraiment apprécié qu’il sache rester dans la neutralité : il observe et analyse le phénomène des idols sans jamais porter de jugement, contrairement à la plupart des ressources qu’on peut trouver sur le sujet. En effet, on n’entend souvent parler des idols qu’à travers les agressions et les scandales, d’où les préjugés qu’on finit par nourrir à leur sujet. Et ça fait plaisir d’avoir une analyse plus neutre et approfondie de cet univers, qui dévoile des problèmes de société bien différents.

Pour en savoir plus sur les idols (leur historique, et le côté sombre de cette industrie) :

http://www.mandorine.fr/guide-pour-la-comprehension-des-japan-idols

https://www.kanpai.fr/societe-japonaise/idol-ou-femme-objet-japonaise

http://jpninfo.com/12837

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Une japonaise à Montréal _«Au Japon, ne fais pas de vagues»

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(  // Si Ary ne donne plus de nouvelles depuis quelques temps, c’est qu’elle est partie du Japon en juin dernier après 3 ans passés à Tokyo, puis à Kyoto. Après un court séjour en France, elle est finalement partie s’installer au Canada, à Montréal, où elle enseigne le français à des étudiants étrangers. Parmi eux une japonaise, qui au fil des débats lui a redonné assez d’inspiration pour reprendre ce blog. Yoko, merci à toi 🙂 Je laisse maintenant la parole à Ary, notre fourmi journaliste ! \\)


   Quoi de plus symbolique du Japon que ce tableau, « la grande vague de Kanagawa » ? Et pourtant, le Japon n’a rien d’une mer agitée. C’est même plutôt le calme plat ! Un pays où tout est lisse _en apparence. Où, comme le dit l’adage, « on enfonce le clou qui dépasse ». Un pays où l’on n’exprime jamais son opinion trop fort, surtout si elle diffère de celle des autres. Yoko, une japonaise installée avec son mari québécois à Montréal, témoigne.

 solitudeAry : Salut Yoko ! Alors, tu te plais ici à Montréal ?

Yoko : Oui, j’aime beaucoup la vie ici ! Je me sens beaucoup mieux que dans le village québécois où je vivais avant. Mon mari y est toujours installé car il a son travail là-bas. Moi je m’y sentais mal au point de vouloir retourner au Japon. Finalement, je me suis trouvée un appartement à Montréal où j’ai décidé de prendre des cours de français. Je passe la semaine ici et rejoins mon mari tous les week-ends. Il est en train de chercher un nouveau travail, et j’espère vraiment qu’il pourra trouver dans cette ville car j’ai très envie d’y rester.

Ary : Pourquoi la vie dans ce village ne te plaisait pas ?

Yoko : Il existe une forme de racisme dans les campagnes québécoises. A cause de ça, je me sentais seule et oppressée. Les gens me regardaient de façon étrange et m’ignoraient parfois, comme si je n’existais pas. En plus, ils ne parlaient pas vraiment anglais, et leur accent français était tellement prononcé que je ne comprenais rien. Je ne pouvais donc ni les comprendre, ni m’exprimer. D’autre part, je trouve que ce sont des gens assez fermés, qui n’ont pas l’habitude des étrangers ou des coutumes différentes des leurs. Je ne me sentais pas à ma place.

japonaise-dans-la-neigeAry : Tu te sens plus libre de t’exprimer ici, à Montréal ?

Yoko : Oui. Pourtant, malgré le multiculturalisme de cette ville, il m’arrive parfois encore d’être confrontée à une certaine défiance envers les étrangers. D’autre part, mon éducation japonaise ne m’aide pas vraiment à m’affirmer, ni à communiquer efficacement.

Ary : Peux-tu nous parler davantage de l’éducation japonaise ?

Yoko : Au Japon, quand j’étais jeune, je cherchais toujours à exprimer ma propre opinion. Mais toujours, mon professeur me grondait et me demandait d’agir et penser comme tout le monde plutôt que d’exprimer des points de vue différents.

ecolieres-japonaises«  Depuis que je vis au Canada, j’essaie de changer. Mon mari (québécois) m’incite souvent à parler plus clairement et à dire tout haut ce que je pense. Mais c’est vraiment difficile pour moi car j’ai perdu l’habitude de m’exprimer. Même si tout est clair dans ma tête, je n’arrive pas à transformer mes réflexions en mots et à les transmettre aux autres. En plus de ça, comme beaucoup de japonais, je suis timide et je parle toujours trop bas, donc c’est encore moins facile… Mais j’y travaille ! J’ai vraiment envie de changer.

Ary : Qu’est-ce qui est le plus difficile, quand tu essaies de t’exprimer ?

Yoko : Je crois que c’est cette petite voix, dans ma tête. Même si j’ai la volonté d’exprimer mon point de vue, une volonté contraire m’ordonne de cesser. Cette voix, elle sonne comme celle de mes anciens professeurs… ou celle des gens âgés de mon village, près de Fukuoka, qui me disaient parfois : « mais toi qui es jeune, comment tu oses-tu tout remettre en question, comme ça ? » Cette voix m’ordonne d’arrêter, me dit que ce n’est pas correct. C’est contre ça, que j’essaie de lutter.

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«  C’est vraiment difficile à changer, comme habitude. Mais je sais qu’au Canada et autres pays occidentaux, c’est important de partager son opinion, et je trouve ça bien aussi. C’est très différent du caractère résigné et défaitiste des Japonais, qui préfèrent « endurer » une situation difficile plutôt que de la remettre en question. On ne peut pas avancer ou progresser avec un tel état d’esprit, je n’aime pas ça.

Ary : Finalement, tu te sens mieux ici qu’au Japon ?

Yoko : Je ne sais pas… Malgré tout ça, je me sens bien au Japon. La vie y est calme et tranquille, et je peux échapper au racisme quand j’y retourne. Tu sais Ary, il n’y a pas de vagues, au Japon. C’est normal, puisque tout le monde s’efforce de rentrer dans le moule. On ne parle pas trop fort, on suit les autres et on se conforme à l’opinion générale. Si quelqu’un sort de la norme, on le met à l’écart jusqu’à ce qu’il rentre dans le rang. C’est un peu cher payé comme tranquillité, c’est vrai… Mais c’est reposant.

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«  La vie au Canada est beaucoup plus mouvementée. Du coup, au moindre petit événement ou détail qui va de travers, je suis tout de suite bouleversée. Mon mari me trouve trop sensible et me dit que je ne devrais pas sur-réagir de cette façon, que ce n’est rien et qu’il n’y a pas besoin de paniquer. Mais je n’ai pas l’habitude des vagues. Pourtant, il faut bien que je m’adapte aux sursauts de la vie occidentale. Je dois aussi apprendre à hausser la voix et à me faire entendre. Et crois moi Ary, c’est un gros travail ! Souhaite-moi bon courage.

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Workaholism _ ou les drogués de travail

Salaryman japonais bourré

Connaissez-vous la plus grande différence culturelle entre nous et les Japonais ? A mon avis, il s’agit du rapport au travail. Nous, les Français, travaillons surtout pour vivre (pour nous payer des vacances, du bon temps…). Ici au Japon, on vit pour travailler (pour se donner un rôle en société, un objectif de vie et se fondre dans le moule). Tout est une question de priorité. Sauf que le zèle de certains japonais peut aller très, trèèèèèès loin ! Beaucoup plus que vous ne l’imaginez.

Japanese woman« Bonsoir, chérie. Les enfants sont déjà couchés ? » « Bonsoir, mon amour. Eh oui, il est déjà 21h30, ils sont déjà au lit… Tu finis toujours très tard en ce moment. » « Oui, je sais… Je suis vraiment crevé. »

Mon élève (une femme japonaise d’environ 35 ans) lève le nez du manuel de français que nous sommes en train d’étudier : « Mais heu…. C’est tard, 21:30 ? » Me demande-t-elle en fronçant les sourcils.

– En France, oui c’est tard. En moyenne, on rentre du travail entre 19:00 et 20:00.

Rue de nuit au Japon– Vraiment ?? Au Japon, 21:30 c’est l’heure où les maris rentrent à la maison. Et encore, c’est souvent entre 22:00 et 1:00 du matin. Parfois, ils ne rentrent pas du tout. Ils ne voient donc jamais leurs enfants le soir. Dis-moi, Ary, c’est vraiment comme ça, en France ? Et puis c’est normal de s’appeler « mon amour ? » C’est bizarre, non ?

– Euh… Non, c’est pas bizarre… Beaucoup de couples s’appellent comme ça.

   Mami (mon élève) avait du mal à me croire. Mais sa surprise en disait plus long qu’un roman concernant le quotidien de beaucoup de familles japonaises _qui souffrent d’un père souvent absent, débordé de travail.


Heure de pointe au Japon   Ce que l’on sait moins, c’est que beaucoup de Japonais AIMENT être débordés. Selon mon expérience et divers témoignages, je peux affirmer que le travail représente leur priorité absolue. Bien avant le couple et la famille. Pour eux, c’est avant tout une source de fierté, d’épanouissement. Le travail les définit, leur donne une identité, une étiquette en société (concrétisée sous la forme d’une carte de visite). Souvent, les collègues et la hiérarchie tiennent lieu de 2e famille, avec qui on va régulièrement vider des bières après le travail (que ce soit avec plaisir ou par obligation sociale) et finir la soirée au karaoke. C’est ce que l’on appelle des Nomikaï (飲み会、« réunions pour boire » ou « drink party »).

Nomikai Japan

   D’ailleurs, là où un français va chercher à être efficace pour quitter à l’heure et retrouver son chez soi, un japonais (surtout la génération des plus de 30/35 ans) va souvent traîner à son bureau alors que ses horaires ne l’y obligent pas. Il faut savoir qu’il est très mal vu de quitter son lieu de travail le premier. Mais puisqu’il faut forcément un premier, il existe une expression spéciale pour s’excuser  : « O-saki ni shitsurei-shimasu, お先にしつれいします» (je suis vraiment navré de partir avant tout le monde). Cette situation donne ainsi lieu à des concours absurdes de « celui qui partira le plus tard », juste pour montrer toute sa dévotion envers l’entreprise.

 Slaryman dort dans le métro  Le point négatif, s’il n’y en avait qu’un, c’est qu’à part l’épuisement des employés, la vie privée est reléguée au 2nd plan. Elle n’est, pour l’entreprise, ni importante, ni protégée. Il est inconvenant de faire passer ses intérêts personnels avant ses obligations professionnelles. De même, on ne prend pas de vacances, afin de ne pas mettre ses collègues dans l’embarras. Le repos ? Les vacances en famille ? C’est pour les égoïstes/individualistes.

   Pour les hommes, cette dévotion au travail est aussi leur façon d’assumer le rôle du « chef de famille», celui qui ramène l’argent pour faire vivre son petit monde. Quitte à ne jamais voir son épouse ou ses enfants. Ou juste quand ils dorment… Mais peu importe. Tant qu’ils remplissent leur mission, l’honneur est sauf.

Samurai   Cette mentalité serait héritée des valeurs Samuraï. Selon le Bushido (le code du guerrier), la loyauté, le sens de l’honneur, la sincérité et l’ardeur étaient les qualités requises d’un combattant. Il fallait savoir s’oublier en temps qu’individu et se tenir prêt à sacrifier sa vie pour son supérieur ou sa communauté.

Ces valeurs restent encore aujourd’hui un idéal à suivre. C’est notamment grâce à cet état d’esprit que le Japon a pu se relever aussi vite après sa défaite en 1945. En effet, la honte d’avoir perdu a déclenché une véritable frénésie à vouloir rattraper le retard accumulé sur les US et l’URSS, en sachant que la guerre avait anéanti la quasi-totalité des progrès accomplis jusqu’alors.

Miracle économique japonais   La réalisation soudaine que « le Grand Japon » ne faisait pas le poids dans la balance internationale a créé un élan suffisamment puissant pour que la population se lance à corps perdu dans le travail (encouragée en cela par le gouvernement et l’éducation nationale).

On dit que les Japonais ne sont jamais aussi puissants qu’après avoir touché le fond.

   Résultat : une génération entière de pères de famille se tuant presque à la tâche. Grâce à leurs efforts,  les Japonais purent redresser la tête en un temps record et à se hisser au rang de 2e Puissance économique mondiale dès 1968 . Cette prouesse n’aurait pas été possible sans le zèle et la discipline caractéristiques de sa population. Sans ce sens de l’honneur exacerbé. Sans cette dévotion absolue au Dieu-Travail.

Jeune salaryman japonais

   J’ajouterai enfin que les jeunes générations se révèlent bien moins zélées que leurs parents. Ils semblent en effet accorder plus d’importance à la vie privée, pour la raison simple qu’ils ne croient plus en l’avenir et ne s’attendent plus passer toute leur vie dans la même boite. Par conséquent, ils s’investissent moins dans la vie sociale de l’entreprise. Beaucoup refusent par exemple d’aller aux Nomikaï. Ils sont aussi influencés par le modèle occidental prônant un meilleur équilibre travail/vie privée.

   Aujourd’hui, on voit de plus en plus de pères souhaitant s’investir davantage dans la vie de famille et l’éducation de leurs enfants. Petit à petit, les mentalités changent, et de façon positive !

Famille japonaise heureuse

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« Le Namazu a encore frappé » _Tremblement de terre à Kumamoto

tremblement de terre Kumamoto

Comme vous le savez, la région de Kumamoto vient d’être victime d’un tremblement de terre destructeur jeudi dernier (14/04/2016), puis d’une violente réplique 2 jours plus tard. Les photos des ravages ont fait le tour du monde en quelques heures, affolant la communauté internationale. Ici à Kyoto, certains locaux accusent la fatalité… tandis que d’autres rejettent la faute sur le « Namazu », le fameux poisson-chat géant caché sous la surface du Japon !

M. Okazaki

M. Okazaki

   Vous êtes-vous déjà demandé pourquoi la terre tremblait autant au Japon ? Alors oui, vous allez sans doute me dire que c’est à cause des failles sismiques, de la tectonique des plaques, et autres zones de subduction, blabla… Certes. Mais s’il existait une autre théorie, beaucoup plus imagée ? Je vous présente ici celle d’un de mes élèves, le fameux Monsieur Okazaki (Un homme d’une cinquantaine d’année, au crâne aussi lisse et brillant que celui d’un moine bouddhiste)

Hier (dimanche), tout en s’installant à sa table, Okazaki-san me salue puis me dit : – « Tu sais Ary, chaque semaine je fais le déplacement à Kyushu pour mon travail… Et j’étais sur place le jour du tremblement de terre. C’était terrible, ça a tremblé tellement fort ! Comme ça : Gachagachagacha !! »

   Okazaki-san se trémousse vigoureusement pour illustrer son propos. Je ne peux pas m’empêcher de sourire…

– Ary : « Et vous, ça va ? Vous n’avez rien ? »

– Okazaki-san : « Moi ça va, mais j’ai du prendre un train local pour rentrer à Kyoto, car les Shinkansen étaient suspendus. Le trajet du retour a été très long… Par contre, j’ai entendu dire qu’il y avait plusieurs dizaines de morts, surtout des personnes âgées… Je me sens vraiment triste.

tremblement de terre Kumamoto2

 » Mais quand même, je n’ai pas de chance… J’ai expérimenté trois des plus grands tremblements de terre de ces dernières années. J’étais à Kobe en 1995, à Ibaraki pendant le tremblement de terre de Tohoku en mars 2011, et puis cette fois à Kumamoto… D’ailleurs, c’est pour ça que mes amis m’ont surnommé « Namazu » ! »

Okazaki-san se met à rire. Un rire un peu amer…

– Ary : « Namazu ?? Le poisson-chat géant qui vivrait sous le Japon ? »

poisson chat namazu 3– Okazaki : «  Oui, c’est ça ! Tu connais la légende ? Au début de la période Edo (17e siècle), les Japonais se sont mis à croire qu’un poisson-chat géant (Namazu en japonais) vivait sous la surface de leur pays, dans la vase, loin sous la croûte terrestre. Normalement, un Dieu le surveille et l’empêche de bouger, mais lorsque celui-ci est absent ou relâche son attention, le Namazu s’agite… Et il est tellement énorme que ses mouvements font trembler la terre. »

– Ary : « Quand même, c’est pas très sympa de la part de vos amis… »

namazu tremblement de terre2– Okazaki-san : « Oui, tu as raison ! En plus, ils ont tort. Parce que tu sais Ary, pendant la grosse réplique de samedi à Kumamoto, j’étais déjà rentré à Kyoto. Donc le Namazu, ce n’est pas moi ! Mais quand même, le Japon est un pays vraiment dangereux… Même pour les fourmis comme toi ! Il y a beaucoup de catastrophes naturelles, et on ne peut pas les empêcher. Alors s’il te plait, fais bien attention et reste prudente. »


52017c50aafe7b4e988b3f458b14f4d1-d4lsfoi    En tout cas rassurez-vous, Kyoto est bien loin de Kyushu, et on n’a ressenti aucune secousse. Néanmoins, les gens parlent beaucoup de la catastrophe, et beaucoup expriment leur soutien aux victimes via les réseaux sociaux. On entend aussi des choses affreuses : sur Tweeter, les femmes de Tohoku avertissent leurs comparses de Kumamoto de rester prudentes  : il semble y avoir eu pas mal de viols dans le chaos qui a suivi le grand tremblement de terre du 11/03/2011, et ce jusque dans les abris de réfugiés… La même chose risque donc de se passer à Kyushu. Même si les médias n’en ont jamais parlé, il est plus difficile de faire taire les réseaux sociaux, et la réalité fait froid dans le dos…

Concernant la légende du Namazu, voici un article plus détaillé sur la question : CLIQUEZ ICI

légende du namazu poisson chat   Et sinon, vous pouvez toujours regarder ce drama (série TV japonaise) de 10 épisodes qui parle de la légende du Namazu ! Ca s’appelle « Shika Otoko » (« L’homme-cerf »), et c’est une histoire vraiment loufoque et très drôle : Cliquez ici pour voir la série en version sous-titrée. 

Il m’a été conseillé par une amie (Rill, si tu passes par là 😉 ) et je vous le recommande à mon tour !

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Le drame des pères étrangers (d’enfants japonais)

bébé japonais, père françaisOn le sait, beaucoup de couples mixtes finissent en divorce (entre 25 et 30% pour les Occidentaux-japonais). Barrière du langage, différences de culture,  problèmes de communication, les raisons ne manquent pas… Et quand bébé se rajoute à l’équation, la séparation devient encore plus douloureuse car au Japon, il n’existe ni droit de visite, ni partage de garde. Témoignage de Thomas, dont le mariage avec une japonaise est en train de battre de l’aile…

– Ary : Thomas, bonjour ! Peux-tu nous raconter tes débuts au Japon ?

– Thomas : Je suis arrivé au Japon il y a 5 ans, 10 jours avec le grand tremblement de terre de Tohoku (11/03/2011) ! Quand celui-ci a secoué le pays, je n’avais pas du tout envie de rentrer (malgré les injonctions de l’Ambassade de backpackerFrance) et gâcher le Visa Vacances-Travail que je venais d’entamer. Je lisais les news et me tenais prêt, au cas où… Finalement, comme la situation semblait stable, je suis resté. Quelques mois plus tard, je suis parti faire du bénévolat dans la zone sinistrée par le Tsunami. J’ai surtout aidé à évacuer les débits et à reconstruire. J’ai aussi travaillé dans des rizières en échange du gîte et du couvert. Même si les étrangers avec moi se plaignaient de la fatigue, j’ai adoré cette expérience ! Cette année là, j’ai aussi grimpé le mont Fuji avec un ami japonais plutôt atypique… Et enfin, j’ai commencé mon travail de guide à Tokyo.

– Ary : Et puis tu as rencontré Manami ?

couple d'amoureux2– Thomas : Tout à fait. A cette époque, Manami se disait passionnée par la France. Nous allions souvent dîner dans des restos français assez chics. Nous avons fait plusieurs voyages au pays, rencontré ma famille. Enfin, nous nous sommes mariés, puis elle est tombée enceinte. C’est après l’accouchement que tout a basculé… Depuis que le bébé est arrivé, elle n’a d’yeux que pour lui. Le reste n’a plus aucune importance. Elle m’a complètement mis à l’écart, et s’est désintéressée de tout ce qui touche à la France. Honnêtement, je ne la reconnais plus.

– Ary : A ton avis, pourquoi a-t-elle changé aussi brusquement ?

bébé et maman japonaise2– Thomas : Je ne sais pas trop, mais… Il semble que beaucoup de japonaises réagissent de la même façon après une naissance. Je pense que c’est dû en partie à l’influence de ma belle-mère. Au Japon, il existe la coutume du « Satogaeri » : une femme sur le point d’accoucher rentre chez ses parents, donne naissance dans sa ville natale et y reste environ 1 mois. Elle peut ainsi se reposer et se faire aider et conseiller par sa propre mère. Le problème, c’est que le père est totalement exclu pendant cette période, et ne peut pas voir l’enfant. Normalement, un père japonais est trop occupé avec son travail et peut difficilement prendre des congés pour aider sa femme. Mais dans mon cas, j’aurais pu être disponible ! Malgré tout, ma femme a disparu après la naissance. Et quand elle est revenue à Tokyo, elle n’était pas seule : sa mère avait décidé de venir s’installer avec elle. C’était le début du cauchemar…

– Ary : Tu dois donc vivre en compagnie de ta belle-mère ?

divorce couple mixte– Thomas : Non. Depuis l’arrivée de sa mère, nous vivons séparément… Ce n’est pas l’idéal, je sais… Il n’empêche, mon fils aura bientôt 1 an, et je n’ai passé que 6 mois près de lui. A présent, ma femme me demande le divorce ! Tous mes amis me déconseillent de céder. En effet, après une séparation au Japon, la mère a tous les droits. Pas de partage de garde ou de droit de visite. C’est encore plus difficile pour un père étranger qui, en plus de la difficulté d’obtenir un VISA, n’a presque plus aucune chance de voir son enfant. Je ne veux pas finir comme tous ces pères américains qui, cachés derrière un buisson, tentent désespérément d’apercevoir leur bout de chou et finissent par se faire arrêter par la police. Ca me fait peur… Je ne sais plus quoi faire.

– Ary : Tu en as discuté avec ta femme et tes beaux parents ?

mère enfant japonais– Thomas : Bien sûr. Mais Ary, comme tu imagines, ma femme et sa mère m’ignorent complètement. Par contre, je peux parler plus facilement avec mon beau-père. A l’entendre, il a plus ou moins vécu la même chose à la naissance de sa fille. Les femmes de la maison ont commencé à le mépriser, à le mettre à l’écart et à ne plus l’écouter. Elles se contentent de lui réclamer son argent. C’est comme ça que ça se passe dans beaucoup de familles japonaises… Alors peut-être que ma femme n’a fait que reproduire le schéma familial dans lequel elle a grandi ?

Homme qui médite   Moi ce que j’aurais aimé, c’est m’inscrire dans une école pour étudier sérieusement le japonais, afin de pouvoir mieux communiquer avec mon fils, et de trouver un travail mieux payé et plus sécurisant. Pour ma femme, c’est hors de question. Ou alors, elle m’ordonne de quitter mon travail de guide, et de faire un baito, genre la vaisselle dans les restaurants… Naturellement, elle veut que je lui cède tout mon salaire, comme il est coutume de faire au Japon. Mais je ne suis pas Japonais, et je refuse de me contenter de « l’argent de poche hebdomadaire » qu’elle voudrait bien me donner. En plus, j’aime mon travail de guide, et ça marche bien. Je n’ai pas envie d’arrêter.

– Ary : La situation semble sans issue…

juge divorce– Thomas : Oui… Quelque soit mon choix, je devrai faire des sacrifices. Je suis tellement perdu que j’ai fini par tomber en dépression. Je reviens tout juste de France, où j’ai passé un mois avec ma famille, afin de retrouver un peu le moral et de réfléchir à la suite. Ce n’est pas beaucoup plus clair aujourd’hui. Et ma femme vient de me contacter pour un rendez-vous avec le juge, le mois prochain. On dirait bien cette situation va finir de la pire façon possible…

couple mixte2«  Dire qu’avant la naissance de mon fils, on parlait d’aller s’installer dans le sud de la France dans une dizaine d’année… On voulait acquérir une petite propriété, une petite ferme avec des chèvres, où l’on aurait proposé des services de chambre d’hôte. C’était notre rêve… Mais c’est loin tout ça, maintenant. Je suis content d’avoir mon travail pour penser à autre chose… Merci Ary de m’avoir écouté.


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Il existe beaucoup de pères étrangers dans le même cas que Thomas. Comme l’écrit le Président de « SOS Parents Japan » : « Des parents français sont aujourd’hui privés du droit de voir leur enfant car le droit japonais reconnaît très rarement le droit de visite. Pire, dans le cas d’un divorce demandé au Japon unilatéralement par le conjoint japonais (…) l’autorité parentale est accordée exclusivement à son profit, sans que le conjoint étranger puisse s’y opposer. » La récente signature de la Convention de la Haye n’a pas changé grand-chose à cette situation car elle ne protège que contre les « enlèvements parentaux » et n’est pas rétroactive. De plus, chaque année, de nouveaux cas viennent se rajouter à la liste…

Voir aussi : le site de SOS PARENTS JAPAN (http://sos-parents-japan.org/)

Homme Solitaire

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Les mystères du calendrier traditionnel _ou le monde à l’envers

calendrier saisonnier 2016C’est le printemps ! Bientôt la saison des sakura en fleurs, et des parcs envahis de Japonais ivres de bière. Sauf que le printemps, certains de mes élèves me l’annonçaient dès fin janvier ! Parce que oui, beaucoup de locaux se réfèrent encore à l’ancien calendrier traditionnel japonais. Utilisé jusqu’en 1873, ce dernier renferme bien des mystères et des superstitions.

day_6_by_l_gackpoid-d4mxwnr   Quand l’un de mes élèves, tout guilleret, m’affirme dès la fin janvier que c’est bientôt le printemps, mes antennes se tordent d’incrédulité. Comment ça ? Il fait 2° dehors, on prévoit de la neige pour ce week-end, mais c’est déjà le printemps ? Mon élève serait-il tombé sur la tête ? Aurait-il fêté le « ohanami » en avance et abusé de bière ?

Hanami   En réponse à mes protestations, M. Okamura m’a alors expliqué qu’il se référait à l’ancien calendrier lunaire. Celui-ci, inspiré du système chinois, était utilisé au Japon jusqu’en 1873 (soit la fin de l’ère Meiji) avant d’être supplanté par le calendrier grégorien (le nôtre). Malgré tout, l’ancienne version n’a jamais été totalement oubliée et survit encore de bien des manières !

   Par exemple, beaucoup de japonais (surtout les anciennes générations) continuent à l’utiliser pour définir les dates de chaque saison.. Selon eux, le printemps s’étale du 5 février au 6 mai ! (L’été : 7 mai-8 aout / L’automne : 8 aout-7 novembre / L’hiver : 8 novembre-4 février). Voilà donc qui explique l’enthousiasme de ce cher M. Okamura qui, telle l’hirondelle, voyait des bourgeons apparaître au plein cœur de l’hiver.

date de mariage   Encore plus intriguant : le système du « Rokuyô ». Il s’agit d’une sorte d‘horoscope divin servant à déterminer les jours fastes et ceux où il vaut mieux rester chez soi ! Puisque l’ancien calendrier lunaire fonctionnait sur 6 jours, il n’existe que 6 symboles. Ces derniers figurent sur la plupart des calendriers, agendas, ainsi qu’au bulletin météo. En pratique, les Japonais n’y accordent de l’importance qu’au moment de fixer la date d’événements importants : mariage, funérailles, signature d’un gros contrat, etc.

Ces symboles, les voici :

  • 先勝Senshô=> Sen = avant, début /shô = victoire. Autrement dit, « la victoire appartient à ceux qui agissent dès la matinée », l’après-midi étant moins chanceuse.

  • 友引Tomobiki=> Tomo = ami / Biki = tirer vers soi : C’est un jour plutôt faste, notamment dans les relations avec autrui. On y célèbre souvent des mariages. Par contre, on évite d’organiser des funérailles car on dit que les amis du défunt seraient aussi entraînés dans la tombe.

  • 先負Senbu=> Sen = avant, début/ bu = défaite. « Celui qui agit en premier connaîtra la défaite ». C’est donc un jour néfaste le matin, faste l’après-midi. On évite de traiter les affaires urgentes et de s’adonner au jeu ces jours-là.

  • 仏滅Butsumetsu=> Butsu = Bouddha/ Metsu = périr. C‘est un jour tellement mauvais que même Bouddha disparaît. On évite à tout prix d’y tenir des mariages.

  • 大安Taian=> Tai = grand/ an = sécurité. Le seul jour où la chance vous sourit du matin au soir  ! On en profite pour se marier, pour déménager, voyager et pour inaugurer son magasin.

  • 赤口Shakkô=> « L’heure du cheval » : Chanceux entre 11h et 13h (l’heure du cheval), malchanceux le reste de la journée.

calendrier evenements japonais   On peut aussi parler du découpage de chaque mois, et des noms particuliers qui leur sont attribués. Chacun correspond à une image liée à la nature, à une coutume ou à la religion Shinto :

Janvier=> Mutsuki ( 睦月 mois de l’affection, où les gens se rassemblent pour faire la fête).

Février => Kisaragi ou Kinusaragi (如月, le mois de la renaissance des plantes, et celui où l’on porte davantage de vêtements)

Mars => Yayoi (弥生, le mois où la nature foisonne et grandit)

Avril => Utzuki (卯月, le mois où les fleurs s’épanouissent)

Mai => Satsuki (皐月, le mois où l’on plante le riz)

Juin => Minatzuki ( 水無月 , le mois de l’eau, car c’est la saison des pluies)

Juillet => Fumizuki ou Fuzuki (文月, le mois où l’on écrit de la poésie et où le riz gonfle)

Aout => Hazuki ( 葉月, le mois des feuilles. Si, si, rappelez-vous : l’automne commence en août !)

Septembre => Nagazuki ( 長月, le mois où les nuits se rallongent.)

Octobre => Kannatzuki ( 神無月, le mois sans dieu, car selon la religion Shinto, toutes les divinités se rassemblent dans le temple de Izumo Taisha pour une grande réunion annuelle)

Novembre => Shimotsuki (霜月, le mois du givre)

Décembre => Shiwasu (師走, le mois où le « Maître de maison » doit courir, car il y a énormément de choses à faire avant de célébrer le passage à la nouvelle année ! Voir ici)


Hina     Et comme les Japonais ne font jamais rien comme tout le monde, ils utilisent (depuis 1872, début de l’ère Meiji) un système différent pour indiquer les années ! Celui-ci, appelé  « nengô,年号 », fonctionne par cycles correspondant aux périodes de règne des Empereurs japonais. A chaque nouvelle succession, on repart sur une année 0. Puisque ce système a cours dans tous les formulaires officiels administratifs, les expatriés n’ont pas d’autre choix que de s’y habituer.

Compter   Actuellement, nous sommes donc en 平成28 (28ème année de l’ère Heisei), le dernier jour du mois 弥生 Yayoi, placé sous le symbole 赤口 Shakkô (chanceux entre 11h et 13h) : parfait pour poster cet article, donc !

shortVous avez mal à la tête ? C’est normal. Mais tenez, pour vous achever, je peux ajouter que pour les Japonais, la semaine commence le dimanche (et pas le lundi). Aussi, quand vous parlez de « la semaine prochaine » à un Japonais, souvenez-vous qu’il y a toujours risque à confusion !

calendrier japonais

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